Le Gentil Garçon
Dossier mis à jour — 29/04/2025

L’inconnu me dévore

L'inconnu me dévore
Article d’Eva Prouteau, Revue 303 n°142, septembre 2016
À propos de l’exposition L'inconnu me dévore, Palais Dobrée, dans le cadre du Voyage à Nantes, 2016

Centrale dans l'œuvre du Gentil Garçon, la notion de curiosité ne se départit jamais de son corollaire, la limite : entre le connu et l'inconnu, le jour et la nuit, le vivant et l'inerte, l'artiste a composé dans l'écrin singulier du Palais Dobrée une exposition-monde, une œuvre d'art en soi, vision transversale de notre univers sensible, contenu entre les deux points aveugles qui ouvraient le parcours, avant la naissance et après la mort. Dans une petite salle blanche, un sarcophage d'enfant faisait face à une œuvre à la lisière du visible, signée Anish Kapoor, évocation magique de l'au-delà dans la simple déclivité d'un mur. La physicalité de la tombe mérovingienne toisait l'évanescence. Dès ce moment, et tout au long de l'exposition, le visiteur assistait à l'éblouissante démonstration d'un commissariat tenu, précis, intelligent en même temps qu'immensément généreux et émouvant.

Entre l'auteur de l'exposition, ses propres œuvres, les œuvres des collections du musée Thomas Dobrée, du musée des Beaux-Arts et du Muséum d'Histoire Naturelle de Nantes, le public et le lieu même, s'instaurait la possibilité d'un dialogue auquel le rapport à l'altérité et à l'appréhension du regard donnait tout son sens. Qu'est-ce que l'acte de voir ? Qu'est-ce que regarder une œuvre d'art, un objet archéologique, un objet naturel ? Porte-t-on le même regard sur ces différents types d'objets ? L'exposition s'emparait de cette problématique, tentait de la mettre en crise, prônant l'absence d'a priori, les rapprochements impurs, fusionnels ou conflictuels, et le droit à l'émerveillement. Flottait au Palais Dobrée comme une impression d'enfance, la joie communicative du jeu des mises en relation, l'éclat de la première fois.

Chaque salle portait un nom, à la manière des maisons bourgeoises où les espaces se voyaient baptisés en fonction de leur mobilier, leur couleur, leur histoire. Une façon pour l'artiste-curateur d'installer différentes ambiances thématiques et lumineuses, la clarté de l'étage faisant suite à l'obscurité fantasmatique du rez-de-chaussée. Les axes de circulation étaient également traités : le couloir du Palais Dobrée devenait galerie des Torches et revisitait les célèbres torchères du « château de la Bête » dans le film de Jean Cocteau ; l'escalier monumental qui menait au premier étage était habillé de lanternes qui nous conduisaient à une dream machine évocatrice des zootropes et de la genèse du cinéma. Ce dernier, et plus précisément le cinéma de genre (fantastique, d'épouvante, de science-fiction), était l'un des fils rouges de l'exposition, au même titre que le motif de la sphère, de la rotation, de la circularité spatiale et temporelle.

Ce que mettait en scène Le Gentil Garçon, c'est un système analogique où les objets s'interpellaient, encourageant un regard turbulent, marginal, non linéaire, qui emprunterait des lignes de désir inattendues, en dehors des contacts historiques convenus dans une histoire de l'art qui trop souvent cloisonne - une oxygénation de la vision qui rappelle la pensée des deux grands commissaires que sont Harald Szeemann et Jean-Hubert Martin. Une différence notable caractérise cependant le projet du Gentil Garçon : sa dimension proprement autobiographique, qui voit s'entrelacer sa vie à cet immense corpus d'œuvres, les siennes et celles des autres. La générosité de cette exposition venait de cette prise de risques : l'artiste se dévoilait dans un autoportrait sensible, qui fusionnait brillamment l'intime et l'universel.

Le public expérimente sans cesse ce talent à jongler avec les échelles : il se retrouve géant devant le MUMI, exposition dans l'exposition installée dans un étonnant MUsée MIniature, qui contient notamment de très beaux spécimens de la collection paléontologique de François Escuillié. Puis il devient lilliputien devant le tableau de Watteau, Arlequin empereur dans la Lune, agrandi à la taille du mur. La place manque ici pour évoquer la diversité des objets convoqués et la sagacité de leur mise en tension. Concluons toutefois sur une œuvre présentée au rez-de-chaussée dans Les Chambres d'échos, et qui pourrait peut-être servir d'emblème à ce projet prolifique : c'est un montage photographique signé Gilbert & George, qui montre les deux artistes nus devant un immense paysage fantastique, qui n'est autre qu'un nuage de gamètes agrandis au microscope. L'œuvre s'intitule Spunkland ; spunk en argot anglais signifie sperme, mais aussi avoir du cran, de l'audace. Confrontés à la matérialité du monde, à leur propre matérialité, au seuil de ce paysage organique qui lie l'infiniment petit et l'infiniment grand, ils nous jettent un dernier regard. Eux aussi, l'inconnu les dévore.