Boris Raux
Dossier mis à jour — 06/05/2026

Boris Raux, Sinus

Boris Raux, Sinus
Texte de Camille Azaïs, 2024

Nous vivons aujourd’hui dans un environnement dégradé. Même s’il est encore possible de s’émerveiller devant un joli coin de campagne, il faut voir la vérité en face : les cours d’eaux sont réchauffés, pollués, saturés de boue. Les sols sont irrémédiablement mêlés à une foule de particules de plastique et de polluants éternels. Derrière le moindre bouquet d’arbres, une décharge. Et ne parlons pas des sous-sols : partout où l’on creuse, résidus de charbon, gravats, bâches, carcasses en ferraille. Le nombre d’espèces avec lesquelles nous sommes en interaction au quotidien est si faible que c’en est triste à pleurer. Trois céréales (riz, blé, maïs), une poignée de légumes et de fruits, quelques animaux des rues et des jardins. À la campagne, la diversité se réduit aussi à toute vitesse à mesure que l’on défriche, « entretient », exploite et artificialise. Sur le trajet du train qui m’emmène de la Normandie à Paris, je regarde les amas insensés de troncs et de branchages arrachés aux talus, et me demande pourquoi. Pourquoi notre civilisation s’évertue-t-elle à « nettoyer » ces zones non exploitées et libres, derniers refuges de la petite faune des campagnes ?

Parmi les milliers d’arbres ainsi couchés à terre par les dents avides de la tronçonneuse, d’innombrables bouleaux.

Le bouleau accepte les sols pauvres, humides, bouleversés ; ses racines traçantes lui permettent de coloniser rapidement un nouvel espace. Comme toutes les espèces dites « pionnières », celles qui expriment plus que d’autres le mouvement spontané de toute parcelle vers la forêt (sous nos latitudes en tout cas), il est de fait souvent traité comme une mauvaise herbe. Dans le parc naturel du Pilat, il prospère dans les interstices entre les forêts les plus matures, remarquables pour leur biodiversité, et les zones exploitées. C’est là que Boris Raux est venu prélever l’un d’entre eux, un vénérable bouleau qui déjà entamait son déclin vers la mort. Exposé sur une structure en pin à la manière d’un gisant, cet être végétal se voit offrir ici un dernier hommage : la force encore vive de son corps débité à la scie (transport en Traffic oblige) peut s’exprimer pour une saison encore, sous la forme de son odeur. Dans un élan de réciprocité, le bouleau ainsi honoré, grâce à la vapeur d’eau qui, en le traversant, se charge de ses huiles essentielles, prend soin de nos sinus.

Le monde des odeurs passionne Boris Raux depuis ses débuts, il y a une vingtaine d’années. Cet endroit « fragile et vaporeux », largement impensé dans le monde de l’art, a fait l’objet dans son travail d’une évolution féconde. Depuis les premières installations « pop » où il mettait en scène les odeurs standardisées de notre quotidien (gels douches, cubes Maggi, lessives) aux récentes Fabriques où l’odeur est un point de départ pour penser des manières de se lier les uns aux autres, Boris Raux est passé d’un intérêt pour la « capture » des odeurs sous la forme de parfums élaborés (une logique de contrôle et de recréation) à celui pour la complexité de senteurs dégagées librement par des corps odorants.

Boris Raux ne crée pas des parfums avec des parfumeurs comme peuvent le faire d’autres artistes (je pense à Julie C. Fortier, ou aux expérimentations de Morgan Courtois) mais cherche à nous rendre sensibles à cette part refoulée de nos vies et de notre expérience de l’art, qui nous pousse à la rencontre.

Les odeurs, ce sont des corps qui s’interpénètrent. C’est sans doute pour cela que leur charge émotionnelle est si grande : nous ne pouvons résister à leur envahissement. Sinus nous met en présence d’un être non-humain, de son odeur boisée, fumée, des tannins de son écorce, des copeaux de son bois clair dont on aime tirer des bâtons de sucettes et des abaisses-langue. Ce faisant, l’artiste ne célèbre pas seulement l’arbre en tant qu’arbre, mais aussi l’arbre en nous. Car dans un environnement irrémédiablement dégradé comme le nôtre, il est grand temps d’apprendre une chose essentielle, à savoir traverser, et se laisser traverser par toutes les formes de vie, même les plus simples et les plus communes.

© Adagp, Paris