Didier Tallagrand
Dossier mis à jour — 03/02/2026

Textes

Texte de démarche

Par Didier Tallagrand, 2025

Le monde suspendu de Didier Tallagrand

Par Christine Blanchet, 2025
Catalogue de l'exposition À mesure que le jour s'éteint, la suite..., Centre d'Art Contemporain de Saint-Restitut

Le titre de l’exposition À mesure que le jour s’éteint résume parfaitement le territoire où se déploie le travail de Didier Tallagrand. Ses œuvres habitent l’instant fragile de la tombée du jour, entre chien et loup, quand le visible s’efface et que la perception se trouble.
Le peintre aime rappeler que percevoir, ce n’est pas voir pleinement mais accepter de se laisser approcher par ce qui se retire. C’est dans ce trouble que s’ancre son travail, traversé par une mélancolie discrète, jamais plaintive, mais diffuse et romantique.

Les ombres du temps

Au début des années 1990, Didier Tallagrand peint des paysages agricoles peuplés de vaches. À une époque où la Figuration libre s’éteint et où la campagne n’est plus un sujet de peinture, ce choix peut sembler anachronique. Il prend pourtant toute sa force dans la manière dont l’artiste travaille la matière. Au lieu de l’huile, il privilégie le pigment pur, sans liant, frotté dans la trame de la toile en soie. Cette pratique ramène la peinture à sa source et lui confère une fragilité qui fait de l’image un voile, une apparition incertaine. Ces toiles ne cherchent pas à magnifier la ruralité mais à redonner visibilité à des motifs devenus banals.

Aujourd’hui, l’artiste se tourne vers les reflets de l’eau et les miroitements de surface. La rencontre avec Monet et les impressionnistes, notamment Les Nymphéas, devient, là, décisive. La couleur surgit alors avec intensité, manipulée avec un plaisir qu’il décrit comme corporel, lié à la poussière colorée qui se fixe à la toile, ici en coton, et fait naître la lumière.

Le même principe d’apparition et de disparition se retrouve dans ses incursions vers la figure humaine. La robe photographiée au musée de l’Arlaten à Arles en offre un exemple marquant. Vêtement sans corps, elle fait surgir la mémoire fantomatique des figures disparues. L’humain n’apparaît qu’en creux, laissant derrière lui seulement la trace du tissu. Ailleurs, ce sont des animaux empaillés et des oiseaux photographiés dans des musées d’histoire naturelle qui peuplent ses images. Ces dioramas1 deviennent un théâtre figé où la représentation se donne pour ce qu’elle est : une fabrication du monde. Dans les Bic Blue Jungles, Didier Tallagrand reprend les gravures exotiques du XIXe siècle, imaginées par des artistes qui n’avaient jamais vu de jungle. À l’aide d’un simple stylo BIC, il recolorie ces scènes inventées. Ce geste modeste et ironique réactive une imagerie de l’exotisme tout en révélant son caractère illusoire.

Entre récit, poésie et critique

Son travail n’est jamais uniquement plastique, il se pense aussi comme un récit. Chaque exposition est conçue comme un parcours où l’artiste met en place des fragments, des images, des matières, que le spectateur est invité à relier. Littérature, cinéma et histoire nourrissent cette dimension narrative. Ses œuvres ne racontent pas seulement ce qui a eu lieu, elles interrogent aussi ce qui aurait pu se passer, et plus largement la façon dont les représentations s’accumulent pour façonner nos visions du monde.

À cette dimension narrative s’ajoute un souci constant de poésie. L’artiste cherche à donner à voir le monde autrement, par des matières qui sollicitent les sens autant que l’œil. Pigment sec, poudre, brillance, craie, composent une atmosphère singulière où le regardeur est invité à ralentir et à s’immerger. Même ses photographies d’animaux empaillés dégagent une intensité poétique qui l’emporte sur leur caractère macabre.

Cette poésie va de pair avec une dimension critique, car le travail de Didier Tallagrand interroge le processus dont les régimes de représentation imposent leur autorité et fabriquent notre rapport au réel. En s’emparant d’images folkloriques, de mises en scène muséales ou de gravures exotiques, il en révèle le caractère construit. Ses œuvres invitent ainsi à réfléchir à la puissance des images et au rôle qu’elles jouent dans la formation d’un imaginaire collectif.

En définitive, l’art de Didier Tallagrand trace des interstices où la couleur, la lumière et la matière se rencontrent. Dans le crépuscule qu’il explore, le monde apparaît autrement, suspendu entre ce qui s’éteint et ce qui persiste.

  • — 1.

    Dans les musées d’histoire naturelle, un diorama est une vitrine qui reconstitue un environnement à l’aide de décors peints et d’éléments en volume, souvent peuplée d’animaux empaillés, afin de donner l’illusion d’une scène « vivante » figée dans le temps.

Entretien avec Christine Blanchet, 2025

Catalogue de l'exposition À mesure que le jour s'éteint, la suite..., Centre d'Art Contemporain de Saint-Restitut

Noir & Blanc

Par Philippe Piguet, 1998
Catalogue d'exposition Noir & Blanc, Fondation d'art contemporain Daniel & Florence Guerlain, Les Mesnuls

Le peintre à la campagne

Par Jean-Yves Jouannais, 1993
Catalogue monographique, Galerie Catherine et Stéphane de Beyrie, Paris

Ouvrir les yeux

Texte de Catherine Grout, 1993
Catalogue monographique À la campagne épuisée, Espace arts plastiques, Villefranche-sur-Saône