Johann Rivat
Dossier mis à jour — 23/02/2026

Feu(x)

Feu(x)
Texte de Jérémy Cheval, 2024

Les bouleversements que nous vivons sont tels qu’on oublie bien souvent d’explorer les scènes de vies qui s’agencent devant nos quotidiens. Johann Rivat dit ainsi : « Un jour, je me suis rendu compte que le monde en face de mon porche avait commencé à fondamentalement changer. Des hommes s’y regroupaient en vélo, tous téléphones allumés à la main, avec leurs sacoches isothermes, attendant qu’on les appelle. » Ils sont là comme des sentinelles de porches, vagabonds des espaces urbains oubliés ; ils ont pris place partout dans le monde avec leurs hoodies. Ces bataillons ne sont dirigés par aucun chef d’armée ; ils sont au service des commandes anonymes de leur quartier. Le ding d’une commande thaï, sushi, McDo, kebab, etc., annonce chaque départ d’un des 6 à 10 hommes qui reviendront au point de départ pour discuter, échanger et attendre. Les reines, les rois, et les chefs de guerre de ces territoires sont peut-être vous et moi. Ces étrangers devant nous tous s’activent, survivent, avancent et s’équipent du minimum pour survivre. Ces sentinelles en uniforme arpentent les rues jusqu’aux portes et se glissent dans l’interstice de l’intime. Ils subissent, comme toute la planète, un monde qui change, mais explorent comme l’artiste de multiples enjeux en même temps et partout.

Johann Rivat élève au rang d’art ce qu’on regarde peu, ce qu’on évite du regard, ce qui constitue l’essence et le quotidien bouleversé de plus en plus invisible, soit parce qu’on ne le voit plus, soit parce qu’il est virtuel et en navigation de plus en plus privée. Il nous catapulte face à nos usages du téléphone, face à l’impact de l’ubérisation du monde, face aux environnements qui s’effacent autour de nous. En effet, cette exposition est si contemporaine qu’elle semble futuriste : est-ce des furies à vélo, des bacchanales en rave party, des animaux abandonnés, ou des feux qui trainent ? Nous ne sommes pas toujours capables de poser des questions sur ce que nous voyons, la richesse de notre monde dépend de la richesse insatiable de nos questions. Ici, la série de peintures exposée nous montre le présent et nous invite à penser demain avec tous ses paradoxes.

Le feu est au centre, il relie verticalement la terre et le ciel si chers à l’artiste. D’une part, à travers les mythes fondateurs, comme celui de Prométhée qu’il imagine en femme, sa femme peut-être, son amour, sa relation à la force de vivre. D’autre part, à travers l’histoire, contrôlé par l’homme depuis le néolithique, l’artiste nous rappelle que ce feu est celui qui rassemble, qui intrigue, qui nourrit, qui éclaire, qui protège, mais aussi celui qui détruit, qu’on ne contrôle pas vraiment. On ne peut oublier les méga-feux qui se déploient à travers la Terre. Nous sommes peu capables de saisir l’impact de toutes les activités humaines à l’échelle planétaire. Le feu qu’on pense contrôler nous revient en bourrasque, détruisant vies et forêts à des échelles transnationales, et pourtant on croit que l’humain contrôle le feu. Malgré cette ambiguïté à l’échelle globale, n’oublions jamais qu’à petite échelle on sait faire un feu de camp et l’éteindre avec attention. Tout feu éveille en nous ce sentiment de bienveillance, de protection, de fragilité, de chaleur, de lumière, de repas, d’attention et de réunion.

Dans ces peintures, le téléphone joue un rôle majeur, bien qu’il occupe une place réduite. Il absorbe autant qu’il diffuse sa lumière hypnotisante sur la toile. Les personnages éclairés le regardent comme hypnotisé ou comme un cheval surpris par les phares d’une bagnole ! Les humains sont têtes baissées, dans une position dominée. Ces objets producteur d’images lumineuses, connectent chacun de nous si loin et si différemment. Étrangement, cet outil est devenu si indispensable qu’il nourrit à la fois les plus grands sacrifices et imaginaires. L’humain aliéné ne voit plus la technologie mais l’humanité dans ses mains à travers ces boitiers vendus et revendus comme intelligents ou « smartphones ». Nul ne se soucie des gouttes éternelles du désert d’Atacama qu’ils gardent dans la poche en attendant d’être branchés à nos usines produisant l’électricité qui les fait exister. Car pour chacun, il permet de dépasser les frontières et de relier. Au-delà de toute critique, ici on peut voir cet objet peint comme fondateur, un mythe contemporain, celui de la multitude et du lien. À la hauteur d’un visage, d’une ombre ou d’une étincelle, l’imaginaire pictural se déploie sous le faisceau qui compose et inspire tout possible.

Dans la série, on retrouve des vélos avec ces hommes, puis seuls. Ils apparaissent comme l’outil au cœur de la vie, au cœur du monde qui se dessine. Les déplacements dans la peinture de Johann Rivat sont souvent à pied, en paddle, à cheval, à la nage et aujourd’hui à vélo. La petite reine anonyme structure le cadre qui s’enflamme. Le vélo a de nouveau obtenu le rang de fidèle destrier, même s’il finira dans un horizon oblique sous le feu qui ne l’a pas forgé. Cet objet mécanique, lui aussi, dépend de la taille des corps. Progressivement dans cette série, il ne peint plus d’humains, plus que des feux et la techne. Même les quelques animaux qui rôdent encore ici et là, soit effrayés soit rassurés, disparaissent. La référence possible à l’extinction permet à l’artiste de réduire au minimum les composants de sa peinture ici dans une nouvelle transversalité. Le temps se lit comme vous l’entendrez.

Si le travail de Johann passe par une soustraction picturale, si sa composition contemporaine est influencée par des classiques, alors il choque l’espace contemporain. Tout est essentiel, l’essentiel est réduit. Le propos pictural est ouvert à l’interprétation. Cette exposition s’inscrit dans la lignée de ses précédents travaux, souvent anthropocènes, toujours prêts à montrer des sujets qui, a priori, sont rarement sujets de peinture. Sa peinture nous représente, à travers le sublime percutant, la lumière brûlante, les couleurs qui ré-agencent, la matière gesticulante, à coté de chez nous. Son propos a cette fois une odeur de combustion, une température élevée, un son crépitant, un goût de dîner, de chair et d’espoir. Chaque œuvre déplacera ces sensations au cœur des espaces qui recevront chaque peinture. Et en même temps, elles amènent plus loin, car comme il le dit : « toute peinture est un manifeste ». À vous de dépeindre le feu qui se déploie dans vos instincts optimistes. Car demain existe tant que la vie perdure. Et si l’art est bien celui qu’il doit être, alors il inspire là où personne ne va encore.