Entretien
Entretien avec Nakhana Diakite Prats
Pour l’exposition La maison est là où tout commence, Maison Tavel / MAH, Genève (Suisse), 2024
Nakhana : Vous naviguez entre le Japon, la France et la Suisse. Pouvez-vous m’en dire plus ?
Keiko : J’ai grandi au Japon jusqu’à mes 26 ans. Après avoir terminé mes études universitaires à Kobé puis travaillé pour la production de films documentaires au musée d’ethnologie d'Osaka, je me suis installée en France, où je vis toujours. Bien que je n’aie jamais habité en Suisse, ce pays a marqué mon parcours, notamment dans les Beaux-Arts par ma formation à la HEAD Genève. Actuellement, je partage mon temps entre la France, dans un petit village à 900 m d’altitude qui se situe à la frontière franco-suisse, et le Japon, à Osaka. Cette dernière année a été bouleversante en raison de la santé déclinante de ma mère. Pour être auprès d’elle, j’ai décidé de me déplacer, alternant deux ou trois mois dans chaque pays. C’était la première fois que je vivais réellement entre deux lieux. Malheureusement, elle nous a quittés cet été. Sa disparition soudaine a marqué un tournant dans ma vie et soulève une question essentielle : où est « chez moi » aujourd’hui ? Durant plus de vingt ans, mes allers-retours au Japon étaient principalement pour elle et pour mes enfants. J’essayais de tout concilier.
Nakhana : Avant de quitter le Japon, vous viviez à Osaka. Qu’est-ce qui vous a poussée à partir ? Comment vous est venue l’envie d’ailleurs ?
Keiko : Tout a commencé en 2000 par un grave accident de voiture. L’accident n’a pas été traumatisant, mais cet événement a bouleversé mes plans. Deux ans après, l’assurance a fini par me proposer une indemnisation importante. Elle m’a offert une opportunité que je n’aurais jamais envisagée : partir ailleurs. J’aimais le Japon, mais à l’époque, je me sentais étouffée par la société monotone. Ce n’était pas un rejet, juste un besoin de découvrir d’autres horizons et de prendre du recul.
Nakhana : Un besoin de liberté, de renouveau ?
Keiko : Prendre l’air tout simplement, comme un oiseau qui s’envole. Ce rêve de partir est devenu possible grâce à ce moyen économique qui s’est présenté. Je savais que je pourrais vivre un ou deux ans avec cette somme, alors je suis partie.
Nakhana : Et vous avez choisi la France ?
Keiko : Oui, parce que je voulais faire du dessin et du pain. Je suis arrivée en été 2002, pour participer à un atelier de dessin à l’ENSA de Limoges-Aubusson. J’étais toute seule avec l’artiste. Elle m’a fait découvrir le monde du dessin contemporain, comme une sorte d’introspection. J’étais fascinée. Cette approche reste encore dans ma pratique. Après deux semaines, je suis montée à Paris.
Nakhana : Paris, une grande étape ! Comment avez-vous vécu cette transition ?
Keiko : Après cette expérience, je voulais absolument intégrer les Beaux-Arts pour dessiner, mais je ne parlais presque pas français. J’ai rejoint une classe préparatoire en arts appliqués. Pendant un an, j’ai appris le français et préparé le concours. Couper avec ma langue maternelle, le japonais, m’a donné une certaine liberté. Ne pas comprendre tout ce qui se disait m’a menée à un état chaotique, mais étrangement confortable.
Nakhana : Qu’est-ce qui vous plaisait dans cette différence de la langue ?
Keiko : La langue française, avec ses nuances, m’apportait quelque chose de nouveau, une autre façon de penser, de voir le monde.
Nakhana : Présentement, avec toutes ces expériences, où se trouve aujourd’hui la maison de Keiko ?
Keiko : C’est une question difficile. En fait, j’ai déménagé chez ma belle-mère l’année dernière pour des raisons économiques. Ensuite, après le décès de ma mère, nous avons dû vider l’appartement où j’ai grandi à Osaka. Ma maison ne se trouve aujourd’hui nulle part !
Nakhana : Vivre son intériorité, c’est différent de simplement habiter quelque part. Vous avez dit, au début, « Je suis japonaise, mais je vis physiquement en France. » Cela semble signifier que votre maison intérieure est ailleurs, ou peut-être un mélange de plusieurs lieux. Aujourd’hui, Keiko, qu’y a-t-il dans cette maison intérieure, dans ce jardin qui vous appartient ?
Keiko : (rires) C’est intéressant, mais je ne sais pas vraiment. Être entre les deux, c’est comme vivre en équilibre instable. Je flotte entre deux ou trois mondes comme si j’étais dans l’eau. En France physiquement, avec ma famille, et mon travail artistique me mène souvent en Suisse, mais sans me sentir vraiment installée.
Nakhana : Et ce flottement, il vous pèse ou vous plaît ?
Keiko : Je ne sais pas si cela me plaît, mais je me suis habituée à cet état. Je vis avec moi-même, avec de multiples identités.
Nakhana : Est-ce que cela nourrit votre travail artistique ?
Keiko : Beaucoup. J’ai développé mes recherches autour de la question de la mémoire. Je m’intéresse davantage à la manière dont la mémoire se construit. Ce n’est pas une simple restitution, mais une reconstruction : des impressions, des sensations, des lieux. Je tisse ces éléments pour créer une mosaïque personnelle.
Nakhana : Vous intégrez donc ces souvenirs reconstruits à votre présent ?
Keiko : Oui, mon travail se transforme constamment en interaction avec le présent.
Nakhana : En parlant d’héritage, quelle part de mémoire sentez-vous conserver, et qu’avez-vous laissé derrière vous ?
Keiko : La mémoire est un processus en constante transformation. Les images sont fugitives. J’essaie de les figer sur papier ou en terre. Il s’agit de l’accumulation, la fragmentation et la juxtaposition d’éléments tirés de mes souvenirs. Le dessin me permet de m’approprier cette démarche.
Nakhana : Pourquoi reconstruire ces éléments de mémoire ?
Keiko : C’est une sorte de besoin. Un besoin de comprendre, de figer des images qui m’échappent. J’utilise le dessin comme un outil pour traduire en images, faire émerger des fragments.
Nakhana : Vous travaillez aussi la céramique. Quel est votre médium principal aujourd’hui ?
Keiko : Le dessin reste mon langage de base. Même si l’œuvre prend forme en volume, je la considère comme du dessin. Le dessin, c’est léger, direct, sans artifices. J’aime aussi l’aquarelle qui me donne un rythme plus lent et fluide. L’image est souvent en train de s’écouler ou de disparaître dans la lumière.
Nakhana : Quand avez-vous décidé de devenir artiste ?
Keiko : Je ne l’ai jamais vraiment « décidé ». Cette démarche s’est construite petit à petit au fil du temps.
Nakhana : Vous dessinez depuis toujours ?
Keiko : Oui, je dirais depuis l’enfance. Bien que ma famille ne soit pas directement liée à l’art et que je n’aie pas eu accès à la culture, j’ai toujours aimé voir le dessin et la peinture. À vrai dire, je n’ai pas su pendant longtemps que ma mère et sa famille étaient d’origine d’un village de poterie et qu’ils avaient gagné leur vie avec la fabrication de porcelaine. Mon grand-père était dessinateur, peintre pour la porcelaine. Ces racines semblent avoir influencé ma sensibilité artistique, même si je n’en ai eu aucune transmission matérielle ou narrative de la part de ma mère.
Nakhana : C’est fascinant de voir comment votre recherche artistique et cette exploration de votre histoire personnelle se rejoignent. C’est un véritable travail de mémoire et de reconstitution qui se joue dans vos œuvres, à la fois de façon intime et large.
Keiko : Étrange, n’est-ce pas. Cette quête a pris forme quand j’ai commencé à vivre entre deux lieux. En m’occupant de ma mère, je me suis davantage intéressée à notre histoire familiale liée à la céramique. J’ai commencé à lui poser des questions sur sa mémoire de l’enfance. Malgré tout, elle se souvenait très bien de son passé. Ses récits, riches en détails, étaient fascinants. J’ai commencé à filmer avec mon appareil photo, afin de les sauvegarder.
Nakhana : Votre parcours semble évoluer de façon organique. Vous avez élargi votre pratique du dessin à la céramique, ensuite au film documentaire en créant un lien intime avec votre héritage familial. Aujourd’hui, à travers le documentaire, vous explorez la transmission par un nouveau médium.
Keiko : Outil côtoyé au début de ma vie professionnelle, le film documentaire était un choix important pour ce projet, afin d’apporter de la narration et de mettre en avant la notion de temps qui s’écoule. Ça me permettait aussi de prendre de la distance avec ma mère à travers un objectif.
Nakhana : Vous avez aussi mentionné un voyage pour retrouver la maison de votre grand-père. Une quête personnelle, n’est-ce pas ?
Keiko : Tout à fait. J’aimerais retrouver le lieu où pouvait être la maison. Un jour, en rangeant des affaires de ma mère, nous avons trouvé de vieilles photographies prises dans les années 50-60. Dans ces photos, il y en avait deux de la maison, ce qui m’a poussée à chercher cet endroit. Cet été j’avais prévu de visiter son village avec ma mère pour documenter cette mémoire, mais cela n’a pas pu se faire. J’y suis allée avec ma fille. C’était un défi. Avec l’aide des habitants, j’ai trouvé l’emplacement approximatif et pu filmer cet endroit, même si la maison n’existait plus.
Nakhana : Ce voyage semble très significatif, une quête pour comprendre votre histoire. Vous l’avez entrepris bien après vos 22 ans ?
Keiko : Je savais que ma mère venait de Nagasaki, mais je ne connaissais pas bien son village, son lien avec la céramique. L’envie de comprendre est venue bien plus tard.
Nakhana : Vous avez commencé à filmer là-bas sans savoir où cela vous mènerait ?
Keiko : Oui. En arrivant au village, je suis entrée dans les bois où il y avait d’anciens fours. Des milliers de fragments de porcelaine se trouvaient un peu partout. C’était étrange. Ce sont des pièces cassées ou ratées, ensuite enterrées ou jetées par terre. J’ai commencé à creuser la terre.
Nakhana : Ces fragments d’un site classé rappellent la recherche de perfection en céramique. Pourtant, leur imperfection leur confère une autre valeur.
Keiko : C’est ce qui me touche. Ces morceaux bruts, porteurs d’histoire, n’ont plus de valeur matérielle, mais leur imperfection les rend précieux, comme des objets archéologiques.
Nakhana : Cela fait écho à votre travail sur la mémoire : assembler des fragments d’images, reconstituer des morceaux d’histoire. Ces fragments de céramique et de mémoire relèvent d’une même démarche, non ?
Keiko : Oui, tout à fait. Isolément, ces morceaux ne sont rien, mais ensemble, ils forment une histoire. Ce caractère fragmenté reflète parfaitement la nature de la mémoire.
Nakhana : Votre travail autour de votre mère illustre l’importance du témoignage. La maison représente le centre du monde, elle incarne l’être intérieur. C’est plus qu’un lieu, c’est un symbole féminin, un refuge, un espace de protection, un espace de transmission. La maison, comme la mère, est liée à la notion de sécurité. La mère et la terre, d’une certaine manière, sont des symboles parallèles : elles accueillent la vie, elles sont le corps matériel qui contient la vie. La vie et la mort sont liées de façon indissociable. Naître, c’est sortir du corps maternel ; mourir, c’est retourner à la terre. La transmission, souvent portée par les mères ou les grands-mères, traverse les générations, parfois inconsciemment. Votre exploration de votre mère et de votre village participe à cette dynamique fluide et profondément ancrée dans votre art.
Keiko : Oui, c’est tout à fait ça. Aujourd’hui je suis de plus en plus consciente de cette influence.
Nakhana : Cela me fait penser à Gaston Bachelard, qui associait la mère, l’eau et la terre, en insistant sur leur rôle vital. Ce n’est pas une réalité physique, mais une conception symbolique. La terre, comme la mère, porte la vie et symbolise une origine, même pour ceux qui n’y ont jamais vécu.
Keiko : La terre et la vie sont en effet intimement liées. J’ai présenté ce film documentaire en septembre à Genève lors d’une exposition personnelle intitulée Odeur de terre. En creusant dans le sol, j’ai découvert des fragments de céramique cassée, datant du XVIIIe au début du XXe siècle. L’odeur de la terre, ces vestiges, tout cela était très présent. J’ai été fascinée par cette odeur, témoin d’histoires enfouies.
Nakhana : Dans vos recherches documentaires autour de la céramique, êtes-vous encore dans une phase d’exploration ?
Keiko : Je suis encore dans une phase d’accumulation. Je collecte des témoignages et des récits, sans plan précis. Peu à peu, une direction se dessine, mais pour l’instant, c’est flou.
Nakhana : Une question plus personnelle. Vous avez mentionné tout à l’heure un concept de déplacement. Certains sont en exil, d’autres sont expatriés, mais vous, vous parlez plutôt de déplacement. Est-ce qu’aujourd’hui, avec toutes ces expériences vécues, vous vous sentez une identité multiple ou est-ce que vous diriez simplement « je suis japonaise » ?
Keiko : C’est une question intéressante, mais complexe. Oui, je suis japonaise, mais je ne me limite pas à cette seule identité. Je suis Keiko, avec une vision nuancée. En France, je me sens parfois décalée. Au Japon, je me sens aussi différente des autres, auprès de mes sœurs par exemple. Mon identité est multiple.
Nakhana : Pensez-vous que cette liberté de se définir est encore difficile à atteindre ?
Keiko : Oui, franchir les catégories reste un défi. Mais la vie m’a menée là où je suis, et je trouve cela enrichissant.
Nakhana : Que pensez-vous du fait d’exposer dans une exposition exclusivement féminine ? Est-il encore pertinent de parler de « femme artiste » ? Quelle est la place des femmes dans l’art contemporain ?
Keiko : Cela me parle, mais cela soulève des questions. Les choses évoluent, mais le monde de l’art, même le monde en général reste majoritairement masculin. Être mère joue un rôle essentiel dans ma pratique. La féminité traverse mon travail sans en être l’axe principal, mais elle est centrale. Quand j’ai commencé mes études à la HEAD, mon fils avait à peine six mois. Ma fille est née six ans plus tard, et mes enfants ont toujours accompagné ma vie artistique. Cela a profondément marqué ma démarche.
Nakhana : Quand on parle de la mère, ce n’est plus simplement une question de genre. La mère transcende la femme. C’est au-delà du genre, c’est une notion plus profonde, plus complexe. Et c’est ce qui est intéressant dans votre travail, cela rejoint cette idée de quête, comme lorsque vous parlez de votre mère. Il y a une dimension symbolique dans ce que vous faites qui va bien au-delà des étiquettes homme/femme. Ces dimensions transforment tout, et c’est ce que nous essayons d’explorer à travers cette exposition. « Ma première maison, c’était ma mère. » Ce n’est pas juste un lieu physique, c’est quelque chose de symbolique, une idée profonde. Et vous le dites très bien, lorsque vous mentionnez cette question de l’art et de la maternité, il y a une résonance immédiate.
Keiko : Être mère et artiste est à la fois une contrainte et une inspiration. Avec mes enfants, j’ai dû sans cesse trouver un point d’équilibre pour conserver ma propre identité. Ce n’était pas simple. En 2011, j’ai créé la Maison en porcelaine, une forme simple avec quatre murs et un toit à deux pans, comme un dessin d’enfant maladroit. Il n’y a pas de porte ni de fenêtre. Mais elle apporte une transparence et une perméabilité entre le dedans et le dehors. Je ne sais toujours pas d’où ça vient cette image de maison, pourquoi je voulais créer cette forme aux contours tremblants ? Ce volume me fait penser à une enveloppe, un abri, un lieu, un refuge : le lieu d’installation précaire.
Nakhana : Vous avez mentionné que votre mère vous avait transmis quelque chose. Pouvez-vous préciser ?
Keiko : Ce qu’elle m’a transmis est difficile à décrire, mais profondément enraciné en moi. Après son décès, je continue de ressentir sa présence, même dans les petits détails, ou à travers les gestes des gens qui l’ont connue. C’est une lutte pour préserver sa mémoire et ce qu’elle était vraiment. En parlant avec ceux qui l’ont connue, j’ai découvert des facettes inconnues : sa jeunesse, son rapport à la famille, aux autres. On réalise à quel point nous sommes façonnés par des transmissions invisibles, implicites, sans enseignement direct.
Nakhana : Et cette transmission continue de vivre en vous, dans votre travail et votre vie, n’est-ce pas ?
Keiko : C’est certain. La transmission est réciproque : on reçoit, mais on donne aussi. Ce n’est jamais unilatéral. En définitive, l’art m’aide à avancer, à réfléchir, à dépasser certaines choses. C’est une forme de transmission profondément inscrite en moi. Cela m’a permis de parler autrement de ma mère.
Nakhana : Votre mère semble avoir été une femme extraordinaire. Malgré les épreuves de l’après-guerre, son travail de femme de ménage et ses huit frères et sœurs, elle a su garder le sourire et vous soutenir dans votre parcours.
Keiko : Oui, elle était pleine de vitalité et de bonne humeur, malgré une vie qui n’était pas toujours facile. Elle n’avait pas d’éducation intellectuelle, mais sa sincérité et son esprit m’ont profondément marquée. Notre maison ne regorgeait pas de livres ou d’art, mais je réalise aujourd’hui que l’absence d’un environnement artistique n’a pas d’importance. Ce qu’elle m’a transmis est bien plus essentiel.
Nakhana : On ressent cette présence maternelle dans votre travail, comme une quête qui offre réconfort et continuité.
Keiko : Absolument. En discutant avec vous, je comprends encore plus la profondeur de ce qu’elle m’a donné, même sans cadre artistique.