Anne Marie Rognon
Dossier mis à jour — 10/07/2026

Plongeoirs, Pylônes

Texte de Marie Bassano, 2023
Pour l'exposition Plongeoirs, Pylônes..., Galerie Tator, Lyon, 2024

« Ce ne sont pas des noms d’artistes »1

Anne Marie Rognon et Flore Chemin ne se connaissaient ni de visu, ni de nom ; jamais sous leurs yeux ébahis, elles n’avaient fait défiler leurs profils Instagram. C’est rare de nos jours, à l’ère des réseaux sociaux, d’être en capacité de porter un regard parfaitement neuf et neutre, sans a priori aucun, sur une œuvre. Provoquer cette rencontre semblait donc opportun.

Anne Marie, née en 1969 et formée à l’École des Beaux-Arts de Clermont-Ferrand, est artiste peintre. Elle réalise des peintures figuratives à l’acrylique, de formats variables, tout en tournant, depuis ses débuts, de courtes vidéos qui, pour elle, ont le statut de "tableaux animés".
Flore, née en 1989 et diplômée de la HEAR (Haute école des arts du Rhin) de Strasbourg, est illustratrice. Affiches, pochettes de disques ou fanzines sont conçus par ses soins, à l’occasion de concerts ou d’autres événements dans les milieux culturels alternatifs. Elle développe, en parallèle, une pratique de dessin sur papier et de peinture à la gouache sur bois, de très petit format, pouvant être assimilée au genre de la miniature. 2

Toutes deux partagent toutefois plusieurs similitudes et quelques paradoxes... Elles sont tout d’abord "affublées" d’un nom de famille au signifié simple et imagé, en lien avec leur activité. Tel un aptonyme3, leur patronyme semble être particulièrement "apte" ou approprié. Il a, sans conteste, su faire naître des envies de représentation textuelle, chez chacune d’entre elles : Anne Marie a consacré une très courte vidéo aux rognons, à l’humour décalé, intitulée C’est pas un nom d’artiste, tandis que Flore décline de manière quasi obsessionnelle et inconsciente, le motif du chemin ou de la perspective. Une série récente de motifs floraux peints sur carreaux de ciment fait aussi fortement écho à son prénom. Quid de l’œuf ou de la poule…

Elles vivent dans la diagonale du vide. Elles travaillent au sein d’ateliers collectifs4 où elles sont parfaitement intégrées car parties prenantes. Elles peignent, de manière spontanée, libre et jubilatoire, des images ou des visions qui les traversent à l’état d’éveil et de sommeil, ou qui surgissent parfois directement de leurs supports, par association d’idées formelles. Elles font usage de couleurs vives et saturées. Quand elles ne sont pas satisfaites d’une partie de leur composition, elles l’effacent en procédant par recouvrement. Leur rapport au réel est tout à la fois littéral et surréel. L’ordinaire, le familier se frottent à l’étrange, l’incongru, voire à l’absurde. Un chemin, un pylône, une colline, un coquillage... Des rognons, une échelle, un cornet de frites, une tractopelle… Variations sur le même thème à la manière de la célèbre chanson Les eaux de mars 5 : "Un pas, une pierre, un chemin qui chemine…".

Elles s’aventurent parfois à sortir discrètement du cadre, en basculant du côté de la trois dimensions, produisant des installations de petite taille, composées de volumes réalisés à partir de matériaux modestes et/ou d’éléments glanés : chutes de textile, tasseaux de bois, argile, pâte à modeler, papier mâché, babioles diverses et variées…, souvent présentées sur une étagère, adossées au mur ou accrochées dans l’angle d’une pièce, comme acculées ou abritées dans une niche (à l’abri des regards ?). On y retrouve les figures/silhouettes et les objets caractéristiques des gouaches de l’une ou des peintures de l’autre, tels les personnages et accessoires d’une saynète, qui pourraient être activés au sein d’un petit décor, pour les besoins d’une vidéo ou d’une performance.
Rien de spectaculaire ici : l’échelle est petite, la facture rudimentaire, l’esthétique faite de bric et de broc… Au premier regard, ces projections mentales ou (re)constructions partielles et subjectives du réel, s’apparentent à des assemblages du dérisoire. Elles parviennent néanmoins à nous projeter, avec force, dans des univers familiers, teintés de mélancolie et d’espièglerie enfantine. En quelque sorte, elles constituent la grammaire d’un langage universel dans l’évocation de l’essence même de la vie.

Anne Marie et Flore partagent enfin cette même envie de nous (ra)conter une histoire, ce souci permanent de la narration, tout en se laissant aller à l’impulsion du geste, à la poésie de l’improvisation, jusqu’à représenter l’informe et friser l’abstraction.

  • — 1.

    Titre inspiré de la vidéo C’est pas un nom d’artiste, Anne Marie Rognon, 1999

  • — 2.

    Miniature : Peinture fine de petits sujets servant d’illustration aux manuscrits (enluminure) ; Genre de peinture délicate de très petit format. (Source : Le Robert)

  • — 3.

    Aptonyme : Nom de famille qui semble refléter plaisamment l’occupation, professionnelle notamment, de quelqu’un. (Source : Larousse)

  • — 4.

    Depuis 2018, Anne Marie Rognon a intégré les ateliers collectifs de La Diode (anciennement Les Ateliers de Clermont-Ferrand). Flore Chemin fait partie des membres actifs du collectif La Calade (Hôtel du Sénéchal à Urzerche, Corrèze).

  • — 5.

    Les eaux de mars, morceau musical interprété par Georges Moustaki, traduction française de la chanson brésilienne Aguas de Março d’Élis Regina & Tom Jobim, 1974