Textes
Démarche artistique
Démarche artistique
Fragrants délits
Par Stéphane Verlet-Bottéro, 2014
Fragrants délits
Par Stéphane Verlet-Bottéro, 2014
Artifices toxiques
Par Jean-Baptiste de Beauvais, 2011
Artifices toxiques
Par Jean-Baptiste de Beauvais, 2011
Imaginez un escalier recouvert de centaines de savons de Marseille, un monochrome blanc réalisé au Cif, une frise ondulante composée de déodorants Ushuaïa, des sculptures en verre remplies de gel douche et de shampoing. Imaginez les odeurs. Laissez vos narines s’emplir de ces parfums synthétiques. Vous respirez à fond, les couleurs sont vives, artificielles. Tout est en apparence « bien connu », les objets résonnent, votre mémoire marketing s’emballe et, peu à peu, l’odeur se fait plus tenace, les couleurs agressives, la disproportion confine à l’écœurement et l’univers si construit, si cloisonné des produits de grande consommation devient une sorte de chaos organisé par la subversion de l’artiste.
Boris Raux exagère, détourne, recompose. Il ne cède pas à la finalité programmée de ces objets qui envahissent les rayonnages des supermarchés. Il en analyse les sous-entendus sociétaux, il traque l’inconscient qui les travaille, il pointe du bout du nez les dangers invisibles à l’œil nu. Car, sous les apparences du confort moderne, il y a tout un autre monde qui s’ouvre, celui de la catastrophe écologique, comme de l’accident domestique. Le pire est derrière l’étiquette, sous les mots choisis, les formules qui font rêver. La société synthétique, celle qui ne sait plus où trouver la nature, celle qui la fantasme, est prise au piège de sa propre joliesse marketing.
Les œuvres de Boris Raux ne sont d’ailleurs pas catastrophistes. Elles redoublent même avec ironie cette esthétique neutralisée, ces apparences lisses, planes, sans accrocs, ni aspérités. Elles jouent d’une certaine séduction de la forme, d’une obsession de la ligne nette, de la courbe parfaite ou de la couleur « pure ». Car ces œuvres n’ajoutent rien aux matériaux qui les composent : ce sont les produits eux-mêmes qui parlent, avec leur manque chronique de défauts, leur impossibilité à se singulariser, leur désespérante façon d’être toujours égaux à eux-mêmes.
Prenez, par exemple, le projet Le Sprint. Des dizaines de déodorants Adidas retournés forment un long tapis sur lequel le visiteur est obligé de marcher pour rejoindre la suite de l’exposition. À chaque pas, les déodorants s’activent sous le poids du corps. L’odeur se fait très vite oppressante, le visiteur accélère son pas, il se met à courir, comme sur des charbons ardents, pour fuir le nuage toxique qui emplit l’espace et qu’il continue inévitablement de faire grandir. L’espace d’exposition se transforme en un espace impénétrable, une zone dangereuse. Ce lieu qui par excellence est celui de la monstration, celui où les œuvres sont rendues accessibles devient, par les œuvres elles-mêmes, un lieu inaccessible, un lieu à risque, infréquentable. Le paradoxe est tenace, à l’image du destin mortifère de la société de consommation, une société obsédée par le propre, l’entretien, l’absence de traces, même celles de sa propre agonie. Le projet Les Auto-nettoyantes en témoigne : dans un dispositif en vase clos, du produit lave vitre n’en finit pas de circuler, s’épuisant à nettoyer les traces de son propre passage.
Que reste-t-il encore à montrer ? Peut-être Les Dessins de surface. Des centaines de billes de copolymères de polyacrylamide recouvrent le sol. Ce sont des capsules qui contiennent un produit destiné à nettoyer les sols. La composition est aléatoire, les billes ont été jetées à terre, le paysage est psychédélique. Les jours passent et les billes trop nombreuses s’assèchent, diffusant à l’excès le produit d’entretien qu’elles renferment. L’œuvre est destinée aux périodes d’inter-expositions, lorsqu’il est temps de faire le ménage entre deux artistes, lorsque l’on n’a plus accès au temple de la monstration, lorsqu’on ne peut plus franchir le seuil, lorsque le visiteur est laissé à l’extérieur, derrière la vitrine, dans le désarroi.
Heureusement, Boris Raux a appris à connaître ces visiteurs, ses contemporains. Il a même réalisé le portrait d’un certain nombre d’entre eux. Des portraits sans personne. Chacun est représenté par les divers produits corporels et parfums qu’il ou elle utilise. En ligne, bien sagement, chaque tube, chaque flacon, parlent de nous. Les produits disent quelque chose qu’on ignore, une certaine façon d’être, de sentir, de se nettoyer, de se remettre au propre.
Avant le grand nettoyage.
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Par Boris Raux, dans le cadre du MA Art & Science, Central Saint Martins, Londres, 2014 (PDF - ENG)