Gilles Verneret
Dossier mis à jour — 03/03/2022

Textes

Texte de Gilles Verneret

Introduction du chapitre Le monde tel qu'il est, 1989-2016

Texte de Nicolas Lebowitsky

Introduction du chapitre Today and forever, l'esprit des villes, 1973-2017

La mémoire au présent

Par Gilles Verneret
Introduction du chapitre J'aurais vu ce que d'autres yeux ont vu, 2001-2022

J'aurais vu ce que d'autres yeux ont vu, sur les traces des grands demeurants.
Des hommes sont passés avec leur regard sur les choses, puis ont passé. Leurs demeures ont disparu et ils demeurent. Ils sont morts et vivants dans leurs œuvres. Traces de pierre et de papier que leurs pas ont foulé. Ils ont vu parfois ce que le photographe repère. Quête de repères. Lutte contre la perte. Nostalgie figée et glacée. Revenir sur les traces de la perpétuation. Fascination de l'épaisseur des lieux recréée par l'imaginaire. On ne retrouve rien, pas même des souvenirs. Le pèlerinage est un leurre qui pousse à l'agir, mais égare dans la fuite si l'on n'y prend garde. Mais la sensibilité se plait à cette dérive. Le temps perdu, qui n'est pas une abstraction retenue par des mots, se mire dans une image que l'on se plait à saisir. Prélèvement dans le présent, de bouts de passé qui n'en sont plus.
Réanimation de la mémoire qui bat au rythme du cœur. Comme un chasseur d'œil qui scrute l'imaginaire et en rapporte des inserts. Et le présent capté dans l'instant incisif recouvre les restes de mémoire, et le passé ré-exhumé arbitrairement fait le lien avec l'aujourd'hui.
Volonté autobiographique d'hommage aux grands demeurants, ceux qui ont marqué la psyché du témoin voyageur. Espérance de rejoindre par l'imagerie mentale, celle de l'autre, spectateur innocent, qui croise impromptument ces traces revisitées. Le présent inscrirait sans cesse ses tentacules dans la glaise de l'histoire, par peur de disparaître infiniment et la période d'après guerre, survolée jusqu'aux abords du siècle nouveau, revivrait - ou plutôt réaviverait - ce qui ne veut pas mourir : l'argentique désespéré qui surplombe les morts et les retient dans des carrés de lumière morte. L'on comprend alors que les demeurants demeurent plus que jamais dans le vécu d'ici et d'ailleurs, prêts à bondir de leur écriture lumineuse, plus forte que la trivialité quotidienne. Le réel courbe les genoux devant la dimension du rêve. Ils s'interpénètrent et s'enrichissent mutuellement, effaçant le monde muet, donnant la densité au silence et créant l'illusion de la vie, mais n'est-elle pas ainsi ?
Après les guerres, les grandes littératures creusent leurs sillons luxuriants et le monde des hommes habite et force la pérennité des âmes. On s'évade du leurre, l'on flotte dans un espace intérieur où s'inscrivent les traces de la civilisation. De Tibériade, où Jésus marchait sur les eaux amniotiques et jetait les germes de la chrétienté à son corps martyr et défendant, à l'antisémitisme décrié par Nietzsche et glorifié par le Reich, anticipé par Kafka dans ces mécaniques qui broient les corps dans l'abomination, pendant qu'Hermann Hesse chante le romantisme des origines et des vierges paléolithiques, à l'endroit où l'on brûle la pensée de Freud en places publiques, jusqu'au Beatles de la délivrance qui chantent des écrivains improbables, et Pessoa à l'indélébile et immobile voyage, qui croise celui tenace de Joyce à la langue acérée... les traces des demeurants nous ouvrent le chemin de notre réalité actuelle.