Karim Kal
Dossier mis à jour — 28/01/2026

Mons Ferratus

Mons Ferratus, 2020-2025
Série de 71 photographies
Projet lauréat du Prix Henri Cartier-Bresson 2023

Pour les Romains, Mons Ferratus en Algérie désignait la région montagneuse au sud de Tizi Ouzou, la capitale régionale à l’est d’Alger. Les villages qui la constituent sont perchés sur les collines et annoncent les pentes du massif du Djurdjura : Beni Douala, Beni Yenni, Larbaâ Nath Irathen, Draâ El Mizan, Taguemount, Bouhinoun, les Ouhadias, Ifnayen…

Ce territoire est une enclave géographique, politique et économique dont l’histoire, dès ses origines, raconte l’insoumission. 300 ans avant notre ère, c’est contre l’Empire romain que les tribus Kabyles se soulevèrent. Face aux Romains, aux Vandales, aux Vikings, les luttes continues structurèrent l’identité locale. Plus tard, du 16e au 18e siècle, c’est face à l’Empire ottoman que les montagnards résistèrent, refusèrent de se soumettre à l’impôt, ce qui donna lieu aux batailles de Draâ El Mizan de 1767 et 1768, lors desquelles les guerriers Iflissen défirent les armées de la régence turque.

Les luttes contre l’invasion française au milieu du 19e siècle y furent féroces, et se prolongèrent dans une histoire plus proche. La guerre d’indépendance achevée en 1962 doit beaucoup à la mobilisation originelle des habitants des communes Berbères. Par la suite, ce n’est pas un hasard si la région a été rigoureusement rétive à l’arabisation post indépendance, et est aujourd’hui en première ligne du mouvement populaire pour la démocratie qui anime l’Algérie.

Ces villages de montagne portent les traces des conflits qui les ont agités : la guerre d’indépendance à laquelle ils ont payé un lourd tribu et dont les principaux acteurs étaient originaires, la guerre civile des années 90, les plus récents incendies de 2020. Aux spécificités de la topographie, se mêlent les marqueurs économiques, historiques et sécuritaires, la végétation locale - ces plantes des montagnes arides, la terre rouge, la poussière de sable omniprésente.

« Comme à chaque projet documentaire, je me suis mis à l’écoute des productions culturelles, mythologiques, politiques, associées à ce territoire de Haute-Kabylie, aux pouvoirs et aux institutions qui s’y déploient. J’y ai projeté mon désir de forme, mes hypothèses de construction ou de représentation. Et puis le réel m’a emmené ailleurs, avec sa richesse, ses accidents, et la qualité des rencontres qu’il offre. Ce que j’ai finalement trouvé à travers ce projet, c’est une plus grande familiarité, une plus grande proximité avec ce territoire. » […]

Lire l'entretien de Karim Kal avec Clément Chéroux réalisé à l'occasion de l'exposition Mons Ferratus, Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris, 2025

Les Crêtes

Les villages de Haute Kabylie s’égrènent sur les crêtes des collines qui descendent du Djurdjura, le massif montagneux appelé par les Romains Mons Ferratus, La Montagne de Fer. Position défensive, contraintes climatiques, surplomb des productions agricoles, la situation des villages a aussi un puissant impact sur les constructions culturelles et les imaginaires des habitants.

Les Sols

Ait Yahia Moussa, Ibouhran, Maatkas, Tachtiouine, Irdjen, Beni Yeni, Bouzguène, Ouacif, Mekla, Les Ouadias, Ndjaouna, Laarba Nath Irathen, Boghni, Draa el Mizan, Beni Douala, Bouhinoun, Ait Wanesh, Aïn El Hammam, Azouza, Takhourt, Ikalaten, Ifnayem, Ait el Kaid, Taghmount, Agouni Geghram.

Collection Musée d'art contemporain de Lyon

Collection Musée d'art contemporain de Lyon

Les Gravats

Gravats ramassés sur un chantier à Tizi Ouzou, puis photographiés en studio à Saint-Étienne. Les morceaux de briques ont fait le chemin inverse des devises qui alimentent la construction en Kabylie et ont aujourd’hui une nouvelle histoire, photographique. Ils tentent de dialoguer avec le puissant romantisme qui sous-tend l’aventure de l’immigration, qui donne le courage aux hommes et aux femmes de tout recommencer loin des leurs.

Les Lentisques

Les branches de lentisques ont été prélevées sur le site d’un incendie à la fin de l’été 2023. Les lentisques sont des arbustes épineux, ils constituent le maquis Kabyle qui recouvre les collines et les rend impénétrables. Depuis quelques étés, d’immenses incendies ravagent la région. Leur origine semble indéterminée, mais nombre d’habitants considèrent qu’ils sont d’origine criminelle, et qu’ils ont pour but d’affaiblir les populations locales. L’été 2021 a été particulièrement dramatique. Près de 200 personnes ont péri du fait des feux. Dans le village de Larbaa, un incendiaire potentiel à été désigné et une foule l’a pris à partie et lynché. Les auteurs de ce lynchage et ceux qui y ont assisté ont été identifiés, puis jugés, aboutissant à 80 condamnations à mort.

Les Sutures

Re-photographies de négatifs sur plaques de verre présents dans les collections du musée du Quai Branly. Les négatifs re-photographiés datent de 1870 pour la plupart, et sont des prises de vues de crânes de Kabyles collectés en Algérie au début de la période coloniale et conservés au Musée de l’Homme. Ces plaques de verre du 19e siècle matérialisent une relation photographique ancienne entre la Kabylie et la France, ainsi que la relation de subordination propre aux liens coloniaux.

© Adagp, Paris