Richard Monnier
Dossier mis à jour — 16/09/2012

My Recreative Method

My Recreative Method
Édition Contrat maint, 2004

Dans la vallée de l'Oklahoma, en 1931, Karl Jansky réalise une sculpture monumentale : un assemblage de poutres s'étendant sur une trentaine de mètres et formant une sorte de charpente qui supporte deux séries parallèles de quatre carrés faits de tiges métalliques. Le parti pris radicalement abstrait de la composition rivalise avec certaines œuvres des constructivistes russes des années 20 et en même temps, la relation que cette sculpture entretient avec son environnement et son ouverture sur le paysage annoncent déjà le Land Art américain des années 70.

Se fier aux apparences, fixer les ressemblances formelles comme premiers critères pour relier des objets qui s'ignorent, voilà ma méthode. Voilà comment mon intérêt pour la sculpture en général et mon attention pour les poutres qui aménagent le vide, en particulier, me permettent d'aborder un objet utilitaire, ici la première antenne radio-astronomique de Karl Jansky, en l'introduisant entre deux courants artistiques dont l'histoire lui est complètement étrangère. Diachronie fantaisiste. Ceci posé, j'en arrive à comparer les différences, à contredistinguer diraient les anglais, l'antenne radio de Jansky  avec le Monument pour la IIIème Internationale de Tatline ou les tribunes pour haut-parleur de Gustav Klucis par exemple. La première s'étale horizontalement pour capter, elle sert à écouter, les seconds servent à la propagande, ils s'élèvent pour propager. L'antenne laisse entendre, elle reçoit des ondes à déchiffrer, le monument veut dire, il émet des certitudes. Après avoir inventé des sources formelles, je peux inventer, en aval, des filiations entre l'antenne de Jansky et certaines sculptures de Dennis Oppenheim ou de George Trakas ou encore les sculptures-observatoires de Nancy Holt ou de Mary Miss qui semblent viser un lieu particulier dans l'espace et placent le visiteur en position de réception.

L'autre versant de cette méthode consiste à considérer deux événements incomparables formellement pourvu qu'ils aient eu lieu à la même date. Il s'agit alors de forcer la comparaison pour orienter le choix des termes avec lesquels on va frictionner les objets qu'on rapproche. Synchronie burlesque. En 1931, sort le premier film parlant de Charlie Chaplin, intitulé Les Temps Modernes, qui conserve toutes les caractéristiques d'un film muet sauf pour quelques scènes. Chaplin réserve les nouvelles possibilités du cinéma parlant pour quelques minutes seulement de l'ensemble de son long métrage, d'abord pour les sons d'une machine à manger qui se dérègle, puis pour un dialogue basé sur des gargouillements intestinaux et enfin pour des sortes d'allitérations d'un langage improvisé au moment où il doit chanter une chanson dont il ignore les paroles. Je relie cet usage sélectif du son, cette attention particulière aux sons incompréhensibles et qu'on ne maîtrise pas, à la première fonction de l'antenne de Jansky qui était de localiser le "bruit", "a faint steady hiss of unknown origin", qui perturbait les communications radio transatlantiques. (L'émission radiophonique est justement le "bruit  parasite" que Chaplin interrompt dans la scène des gargouillements). En orientant son antenne vers le ciel, Jansky a découvert que des ondes radios provenaient de corps célestes inconnus situés au centre de notre galaxie. Mais l'indifférence des scientifiques quant à ses résultats et aussi bien la satisfaction immédiate de son employeur qui le rappela à des tâches plus terre-à-terre, ne lui permirent pas de développer sa découverte. Etudiées systématiquement bien plus tard, ces ondes permettront d'établir une nouvelle carte du ciel.

La représentation du monde est toujours une recréation dont le nombre de dimensions dépend des capacités de synthèse des artistes. Karl Jansky et Charlie Chaplin avec leur économie propre se détournent de l'efficacité de la communication. Au lieu de se conformer à l'usage évident des dernières innovations techniques de leur temps, soit pour assurer la qualité des messages téléphoniques, soit pour restituer des dialogues en parfaite et réconfortante simultanéité avec l'image des acteurs, ils nous révèlent des données qui nous échappent.

Le bruit du ciel qu'on ne voit pas
Le son des organes qu'on ne voit pas
La-parole-telle-qu'on-la-regarde
La carte d'une galaxie ventriloque
Le son du parlant sans paroles
Le chant des paroles qu'on oublie

Quelques décennies plus tard, Jacques Tati redécouvre les vertus du parlant sans paroles et nous offre une seconde unique de cinéma muet :
Le silence d'une porte qui claque.
C'est le temps du jeu, Playtime en français.

Richard Monnier, 2004