Richard Monnier
Dossier mis à jour — 16/09/2012

Le Nautile

Le Nautile
Édition Contrat maint, Marseille, 2000

 

A Dominique.
Au féminin.

Quand les mollusques marins se libèrent de leur rocher, il leur faut voir et se mouvoir. Immergé de la tête au pied, le nautile boit son milieu et le déjecte aussitôt. Son corps est traversé par l'eau qui le porte. De la bouche à l'anus un courant intérieur l'anime. Son œil dépourvu de cristallin est inondé également. Les rayons lumineux passent à travers un trou étroit et se concentrent sur quelques cellules photo-réceptrices qui tapissent le fond d'une cavité : sans doute la première chambre noire vivante ou plus exactement le premier sténopé vivant. "Ocelle invaginée" disent les zoologistes. Des rayons lumineux pénètrent une matrice, voilà une quasi-annonciation.

Chez notre ancêtre visionnaire l'image et son modèle baignent dans le même milieu. L'image qui n'est pas encore séparée de son modèle pourrait combler une recherche nostalgique de la grande fusion dans le bain originel. Depuis des temps dont il est le seul à se souvenir, le nautile reproduit fidèlement son état premier, non pas pour célébrer le passé mais pour se maintenir en vie. Sans démonstration, il prouve aujourd'hui, l'existence d'un temps que nous disons immémorial. Le fossile n'offre que des indices pétrifiés d'espèces disparues.
Le nautile génère le présent continuel d'une origine.

Sa locomotion et sa vision pareillement limitées, son cerveau rudimentaire, assurent encore sa conservation. A quoi bon le redressement de l'image de l'œil humain quand on vit en apesanteur ? A quoi bon la vitesse quand on demeure "mobile dans l'élément mobile" ? Il a vu du jamais vu. Le premier grand découvreur, c'est lui. Non pas parce qu'il a abordé de nouveaux rivages, mais parce qu'avec quelques autres mollusques il a été le premier à voir, intransitif.

Richard Monnier, 2000