Anne Marie Rognon
Updated — 10/07/2026

Texts

Les fantômes de Clermont–Ferrand

Par Jean-Paul Fargier, 2025 (extrait)
Turbulences Vidéo #128, revue publiée par VIDEOFORMES

[...] Enfin, ultime perle, pêchée par moi, dans cette sélection Prestige : la dernière vidéo d’Anne Marie Rognon, réalisée en 2024, Chantier. Où elle semble revenir à ses premiers élans vidéographiques, dont témoignait Tourner la carte (1999), son film de fin d’études aux Beaux-Arts de Clermont-Ferrand. Peut-on faire œuvre en se contentant de cadrer par une fenêtre, à coups de mouvements instables, de zooms brutaux, le spectacle banal de la rue, tout en le commentant en direct ? Évidemment, oui, si ces cadrages expriment un regard, et que les paroles distillent un point de vue original, personnel, d’autant que le poste d’observation n’est pas n’importe quelle fenêtre, mais la fenêtre du logement de la personne qui filme. Ainsi, en moins de trois minutes, AMR, réveillée par l’assaut des marteaux-piqueurs et des pelleteuses, brode un poème urbain sur le destin des villes et la philosophie des travaux publics. Où elle faufile, entre deux métaphores (la musique de la rue, le concert des travaux), tempérées d’ironie (concert oui mais il vaut mieux être un petit peu loin), une référence au mythe de Sisyphe (éternel recommencement, on casse tout et on recommence) et une citation de Le Corbusier (1925) « un homme cultivé ne regarde pas par la fenêtre, sa fenêtre est en verre dépoli, elle est là pour donner de la lumière, pas pour laisser passer le regard ») – à contredire joyeusement. Le regard revendiqué (cent ans plus tard, je regarde par ma fenêtre et j’écoute le bruit des marteaux piqueurs) énonce la réalité à coups de notations sèches (petite brouette, remplir la benne, vider la benne, égaliser, aplanir), avec des mots triviaux (ça dépote), avant d’aboutir à une double conclusion. Sociale (travail pénible, à quel âge la retraite), politique (une ville est toujours en chantier, une ville finie ça n’existe pas). Quelle rage de l’expression dans ce parti-pris des choses, oui Anne Marie Rognon fabrique des proêmes : il y a quelque chose de Francis Ponge dans son usage des mots et des images.

Anne Marie Rognon est aussi peintre et sculptrice. Il y a longtemps que je n’ai pas vu d’expositions de ses travaux plastiques. Elle m’invite à visiter son atelier, qui se trouve dans les bâtiments municipaux de La Diode, où sont installés aussi les bureaux de VIDEOFORMES, ainsi que quelques autres associations (un centre chorégraphique, etc.), à la sortie sud de Clermont, en direction de l’A75. Il y a là, dans des locaux industriels réadaptés à des activités artistiques, une vingtaine d’ateliers de bonne taille, gérés collectivement, avec des salles d’exposition. L’atelier d’Anne Marie Rognon déborde de ses créations récentes, aux couleurs acidulées. Grands tableaux fixés aux murs ou posés à même le sol, objets de petite taille, accouplés avec d’autres, repeints (table prune + chaises jaunes), reliquats d’une installation, objets modelés en terre cuite (faïence) représentant le godet denté d’une pelleteuse, une dent bleue sculptée, baptisée ironiquement Blue Tooth et du coup teintée de bleu, toute une série de vêtements d’enfants (petite veste, petites robes, petits pantalons, petit chemisier) habillant des petits tableaux remplis de fleurs, de tiges herbeuses. C’est charmant, naïf intentionnellement, frais comme des sourires à contre-courant. Le top de ces ready made aidés, ce sont ces mini-blousons de cuir noir, genre loubards de 6 ans, où l’artiste a ajouté des fleurs avec ses pinceaux : ces blousons semblent jetés sur les épaules d’une toile peinte, comme s’il s’agissait d’un corps grimé, métamorphosé par ses fleurs. De ces montages anthropomorphiques, on est invité à déduire que la peinture sait faire corps sans se prendre au sérieux (on est loin des cours d’anatomie des Beaux-Arts).
Au bout d’un moment, l’accumulation des œuvres donne un peu le vertige. On sent bien que chaque objet ou tableau est comme empêché de parler par la présence des autres. Ma vue se brouille. Il faudrait les voir disséminées, toutes ces œuvres, dans une galerie, avec des distances entre elles, des arrangements, des cartels, des titres, des prix. Mais au total, ce qui éclate, c’est un style. Un usage franc de la couleur, qui fait penser à la façon dont la vidéaste se sert des mots, bruts de décoffrage, ça dépote, rouge, vert, jaune, bleus divers, rose, noir, orange, tous bruts de détubage, pas besoin de trafiquer des mélanges chics, chichiteux, vlan, voilà la lumière de l’arc-en-ciel. Anne Marie Rognon est l’artiste de la célébration joyeuse des choses ordinaires, déguisées comme pour aller danser dans un bal masqué. Pas triste ! 

Fausse piste

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Elle a raison Rognon (AM)

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Publié aux éditions du CAP-Centre d'arts plastiques de Saint-Fons

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