La rue de Genève
La rue de Genève, 2020
Série de 15 tirages jet d’encre pigmentaire sur papier Hahnemühle photo rag 308g, 75 x 62 cm ; 75 x 80 cm, impression partielle jet d’encre UV pour les marges et vernis sélectif pour les textes, collés sur mousse 10 mm, cadres en aluminium
LA PRISON DU PAX
Chantier Bouygues Immobilier à côté du 21 rue de la Gare, surnommé « la Prison du Pax », Annemasse, septembre 2019
L’immeuble du début du XXe siècle fait face à l’hôtel Pax qui fut le siège de la SS Polizei pendant l’occupation. La prison du Pax fut la plus importante prison allemande en Haute-Savoie. Le registre d’écrou, conservé, comprend 689 noms de prisonniers. On estime à 1500 le nombre de personnes emprisonnées pendant l’occupation italienne du 3 janvier au 7 septembre 1943 et sous l’occupation allemande du 11 septembre 1943 au 18 août 1944. De nombreuses familles juives qui tentaient de gagner la Suisse y furent internées avant déportation. Dans la nuit du 7 décembre 1943, cinq résistants y furent exécutés. En 2014, la municipalité d’Annemasse a acquis une partie du bâtiment, divisé en copropriétés, afin d’y développer une Maison des Mémoires. En 2020, le projet n’a toujours pas vu le jour.
DOUANE DE BARDONNEX, BORNE MARQUANT LA DÉLIMITATION PRÉVUE PAR LE TRAITÉ DE TURIN
Le traité de Turin du 16 mars 1816 clôtura un partage territorial commencé deux ans plus tôt, après l’admission par la Diète fédérale de la République Genève au sein de la Confédération Suisse. Genève abandonna à la France la ville de Saint-Julien et le pied du Salève. En échange, les communes réunies, vingt communes de confession catholique, furent cédées à Genève par la France dans le Pays de Gex et par le Piémont-Sardaigne en Savoie. Ces cessions, de 108,8 km2 et 12700 habitants, arrondirent le nouveau canton en le soudant au reste de la Confédération. Le gouvernement genevois, qui n’entendait pas altérer le caractère protestant de la République Genevoise par l’agrégation d’une population catholique trop importante, dut accepter que la religion catholique dans les terres cédées fasse l’objet d’une protection particulière. De l’autre côté de la frontière, la neutralité suisse fut étendue à la partie de la Savoie située au nord d’une ligne allant d’Ugine au lac du Bourget.
RECONSTITUTION DE FOUILLE
Poste des garde-frontières de Rive-Droite, Satigny, Suisse
ANNEMASSE, CARREFOUR DE L’EUROPE
Carte réalisée par le Syndicat d’Initiative d’Annemasse et Environs - 1912-1992 - pour son 80e anniversaire.
Service des Archives Municipales d’Annemasse, 2019
BLACK FRIDAY
Rue de Genève, novembre 2019
MESSAGE AUX GÉNÉRATIONS FUTURES, 1925
Bouteille de la brasserie St-Jean à Genève, retrouvée en 2008 dans le cadre de la restauration du monument aux morts de la place de la Libération à Annemasse. Service des Archives municipales d’Annemasse, 2019
CARTE DU TRAITÉ DE TURIN
Carte du traité dit de Turin, cadeau du canton de Genève à la municipalité d’Annemasse
Le traité à l’amiable dit de Turin fut signé le 3 juin 1754 au château d’Annemasse. Il mit fin à des contentieux frontaliers entre Genève et le royaume de Sardaigne et s’inscrivit dans une volonté de passer d’une ère féodale à une ère politique moderne. La ville d’Annemasse ne figure pas sur ces relevés, car elle ne faisait pas partie des territoires reconfigurés par le traité. Service des archives municipales d’Annemasse, octobre 2019. (Sculpture « maternité » de Jean-Marc Novel, 1979)
CONTREFAÇONS DE TAMPONS DE VISAS EXCEPTIONNELS
Collection du poste des garde-frontières de la Rive-Droite, Satigny
Département fédéral des finances, Administration fédérale des douanes de Genève, 2019
CONFINE TRE : EXERCICE DE SÉCURITÉ CIVILE BINATIONAL DU LÉMAN EXPRESS
Antenne médicale de Thonex en Suisse, le 3 septembre 2019. Exercice de sécurité du Léman Express, réseau au gabarit ferroviaire de transport en commun qui dessert Genève et son agglomération transfrontalière.
L’objectif de l’exercice échelle 1:1 était de tester les processus de coopération en gestion de crise entre la France et la Suisse. Il consista à simuler un incendie dans un train, dans le tunnel construit entre la gare Cornavin à Genève et la gare d’Annemasse. Pour simuler les conditions réelles de fréquentation (cinquante mille voyageurs étaient attendus chaque jour sur la ligne) et avoir un nombre représentatif de voyageurs à bord du train accidenté, 1200 figurants ont été recrutés pour l’occasion. Deux plans catastrophes distincts ont été mis en place : Orca à Genève, Orsec-Novi côté français.
CYCLE DE CONFÉRENCES ORGANISÉ PAR LE GROUPEMENT TRANSFRONTALIER EUROPÉEN
16e édition du Salon des transfrontaliers, le 11 et 12 octobre 2019, Complexe Martin Luther King à Annemasse. Salon organisé par le Groupement Transfrontalier Européen, association à but non lucratif qui informe, accompagne et défend 32 000 adhérents, travailleurs transfrontaliers.
Selon une synthèse publiée par l’observatoire statistique transfrontalier sur la période 2015-2018, le nombre total de frontaliers français travaillant en Suisse est passé de 86 000 en 2002, à 176 000, au dernier trimestre 2019. Au 30 juin 2019, le nombre total de travailleurs frontaliers dans le canton de Genève s’élevait à près de 85 900. La commune d’Annemasse alimente le plus gros flux de navetteurs à destination de Genève (5 700 actifs transfrontaliers, en 2017). Au total, quelques cent vingt communes françaises voient partir quotidiennement au moins un quart de leurs actifs dans le Canton de Genève. La croissance de l’emploi total augmente à Genève de + 2,4 % par an.
CHANGE
Ancien bureau de la société lémanique de change, douane de Bardonnex
MOUVEMENT CITOYEN GENEVOIS
Affiche du M.C.G. pour la votation du 9 février 2014 à l’occasion de l’initiative populaire « Contre l’immigration de masse ».
À l’issue de cette votation, l’article 121a de la Constitution helvétique fut modifié par la Chancellerie fédérale comme suit : « La Suisse gère de manière autonome l’immigration des étrangers. Le nombre des autorisations délivrées pour le séjour des étrangers en Suisse est limité par des plafonds et des contingents annuels. Les plafonds valent pour toutes les autorisations délivrées en vertu du droit des étrangers, domaine de l’asile inclus. Le droit au séjour durable, au regroupement familial et aux prestations sociales peut être limité. Les plafonds et les contingents annuels pour les étrangers exerçant une activité lucrative doivent être fixés en fonction des intérêts économiques globaux de la Suisse et dans le respect du principe de la préférence nationale ; ils doivent inclure les frontaliers. Les critères déterminants pour l’octroi d’autorisations de séjour sont en particulier la demande d’un employeur, la capacité d’intégration et une source de revenus suffisante et autonome. Aucun traité international contraire au présent article ne sera conclu. »
PANNEAU D’INFORMATION DE LA MUNICIPALITÉ D’ANNEMASSE, RUE DE GENÈVE
Selon une synthèse publiée par l’observatoire statistique transfrontalier sur la période 2015-18, la moitié des résidants du Genevois français disposent d’un revenu supérieur à 28 730 euros, un montant supérieur de 35 % à celui observé en région Auvergne-Rhône-Alpes. Ce constat atteste de la présence d’une population plutôt favorisée, tirant très souvent ses ressources du travail frontalier. Ce niveau élevé de revenu va toutefois de pair avec d’importantes inégalités sociales. En 2016, plus de 13 500 foyers à bas revenus résidant dans le Genevois français perçoivent des allocations de la Caisse d’allocations familiales (CAF) destinées à compenser leurs difficultés financières. Un tiers réside dans les communes d’Annemasse et de Gaillard. Signe de la tension affectant le marché du logement, 35 % d’entre eux perçoivent une aide au logement et vivent en HLM, soit 7 points de plus qu’en France métropolitaine. Dans le canton de Genève, le taux d’aide sociale au sens large s’établit à 14,3 % en 2016. Ce taux atteint 23 % à Vernier et Chêne Bourg, communes limitrophes de la France.
INITIATIVES SCHWARZENBACH, 1970-74
Affiches appelant à voter pour ou contre les deux initiatives populaires dites Schwarzenbach, « contre l’emprise étrangère et le surpeuplement de la Suisse », juin 1970 - octobre 1974
La première initiative populaire (1970) demandait l’ajout d’un article à la Constitution fédérale, visant à limiter le nombre d’étrangers résidant en Suisse à 10 % de la population de chaque canton, à l’exception de Genève avec 25 %, ce qui supposait le départ de plus de 300 000 personnes. La seconde initiative (1974) réclamait en outre que les naturalisations soient plafonnées à 4 000 par an. Cette dernière fut refusée par 65,8 % des suffrages exprimés, le 20 octobre 1974. Archives exposées à Genève par les Archives contestataires, le Collège du travail et Rosa Brux pour l’exposition « Nous, saisonniers, saisonnières... Genève 1931-2019 », 30 octobre - 24 novembre 2019.
ACTE 42, CHAÎNE HUMAINE
Le 31 août 2019, près d’un millier de gilets jaunes français et suisses ont formé une chaîne humaine de 3,2 km depuis Ferney-Voltaire, en France, en direction du siège des Nations Unies, à Genève, pour protester contre la violence d’État et pour défendre le droit de manifester. Un dossier sur les violences commises par la police française depuis le 17 novembre 2018 a été remis à la nouvelle directrice générale de l’ONU à Genève. Une autre copie a été envoyée au Haut Commissariat aux droits de l’Homme. Cette manifestation en Suisse fit suite à une première manifestation organisée le 20 février. Un millier de gilets jaunes français s’étaient réunis au même endroit pour demander l’envoi d’observateurs de l’ONU face à la répression de leur mouvement.
CARRIÈRES DE SALÈVE
Le site d’extraction du Salève, situé en Haute-Savoie à proximité immédiate de la frontière suisse, exploite un gisement de roche calcaire destiné à la production de granulats pour le bâtiment et les travaux publics. Selon les données publiques relatives à l’exploitation du site, la production annuelle avoisine un demi million de tonnes de matériaux calcaires, transformés en différentes granulométries utilisées pour la fabrication du béton, les couches de fondation routière et les aménagements urbains. Une part de cette production est destinée au canton de Genève. D’après une réponse officielle du Conseil d’État genevois, environ 20 % des granulats issus du Salève alimentent des chantiers genevois, soit un ordre de grandeur d’environ cent mille tonnes par an intégrées au BTP du canton. Dans le sens inverse, les flux sont d’une toute autre ampleur. En 2020, 1 952 397 tonnes de matériaux d’excavation non pollués ont été exportées depuis Genève vers la France, principalement en Haute-Savoie. Ces volumes traduisent l’intensité de l’activité de construction genevoise ainsi que la capacité limitée du territoire cantonal à accueillir ses propres déblais inertes.
VIEUX GRENADIERS DE GENÈVE
Le corps des grenadiers a été créé en 1686. Il compte 990 membres en 2022. La Compagnie des Vieux-Grenadiers de Genève, composée de 120 hommes, défile lors de manifestations patriotiques et historiques. La compagnie est financée par un contrat cadre avec la mairie de Genève, elle défile aussi pour des partis politiques comme l’Union démocratique du centre, le Parti démocrate-chrétien et le Parti libéral-radical, en 2021.
— Plier les lignes, texte d'Alexis Joan Grangé, 2020
« Parce qu’elles nous semblent anciennes, parce qu’elles suivent des tracés plus organiques que ceux imposés lors des divisions coloniales, peut-être les frontières inter-étatiques européennes nous paraissent-elles alors parfaitement immuables, apaisées. Comme si les arbitrages et minutieux compromis qui les ont constituées étaient exempts de tout effet sur notre époque. Le centre de gravité de notre attention ne s’est-il d’ailleurs pas déplacé du territoire intra-européen à son extériorité ? Si la proposition de Florent Meng nous rappelle que toute frontière demeure une zone de tensions vivantes, elle nous indique aussi que les territoires vers lesquels est dirigé – ou desquels est détourné – le regard citoyen relève de choix, soumis à des agendas politiques et économiques, qui ne sont jamais neutres.
Rue de Genève (du nom de l’artère de 3 km qui relie les villes d’Annemasse et de Genève) opère par une contradiction apparente, consistant à opposer au caractère organique de la frontière la géométrie urbaine. Comme le dit Emmanuel Hocquard, « le voyage commence par des plis ». Différence entre « l’utilisateur » d’une route et son arpenteur. L’un voit dans les lignes droites le trajet le plus efficient, l’autre la possibilité de s’appesantir sur les bas-côtés, de plier l’espace pour y juxtaposer son histoire, ses régimes d’occupations, ses luttes. Les 15 « planches » du projet doivent être lues comme autant de plis. Traces nombreuses d’une histoire et d’une politique frontalières, signes en constant débord temporel, d’une société. »
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Dans notre pays régulièrement tenté par les réflexes xénophobes, la proposition devient alors une leçon de décentrement. Elle nous rappelle opportunément que nous sommes toujours nous-même l’étranger menaçant d’un autre. En 2016, le flux de travailleurs frontaliers, principalement motivé par les disparités économiques entre les deux pays, représentait 20 % du PIB du canton de Genève. Une « contribution » exogène qui est dénoncée depuis les années 50 par certains journaux et partis helvétiques. La « grande France » ne semble pas si protégée et forte qu’elle n’ait pas besoin d’envahir, à sa façon, la « petite Suisse ». Retour mérité de bâton. Il n’y a pas de raison que la confusion entretenue par certaines voix politiques entre coopération humaine et antipatriotisme ne soit pas faite, parfois, en notre défaveur.
Dans ses plis les plus récents, Rue de Genève pointe une autre façon « d’utiliser » les routes. Celle de la protestation, à travers les lignes que l’on forme et que l’on occupe. Howard McCord, poète américain, a écrit : « Lui, ce qu’il voudrait surtout, c’est trouver des rubis, moi des glaciers. Les deux sans déranger personne. » Si ce n’est des rubis, il y a bien, en Suisse, à la fois des diamants et des glaciers. En septembre 2019, à 350 km de Genève, une marche funèbre de 2 heures a été organisée pour célébrer la disparition du Pizol, l’un des glaciers les plus étudiés du pays. Depuis la fin du XIXe siècle, on estime que 500 d’entre eux ont disparu sur le seul territoire suisse. Le marché helvétique des diamants, lui, n’a cessé de voir son chiffre d’affaire croître ces dernières décennies. Un autre pli, une autre contradiction. Il n’est plus évident, cependant, qu’aujourd’hui ces deux aspirations puissent cohabiter tranquillement. Et il n’est plus évident qu’il ne faille « déranger personne ».
— Vues de l'exposition Flux, une société en mouvement, Photaumnales #17, Quadrilatère – Centre d’art, Beauvais, 2020
Photo : © Gilles Lefauconnier
Photo : © Gilles Lefauconnier
Photo : © Gilles Lefauconnier
— Production : Flux, une société en mouvement, commande photographique nationale du ministère de la Culture conduite par le Centre national des arts plastiques, en partenariat avec le CRP/ Centre régional de la photographie Hauts-de-France et Diaphane, pôle photographique en Hauts-de-France
— Édition : Poursuite