Sneezes and tears
SNEEZES & TEARS, 2020
12 épreuves jet d’encre pigmentaire sur papier Canson Infinity, 26 x 33 cm et cadre en plexiglass gravé
Sneezes & Tears est un travail photographique réalisé à partir d’un lot de négatifs publicitaires obsolètes, appropriés puis retouchés, dont les cadres en plexiglas gravés désorientent la lecture. Par cadres interposés, des rouleaux de papier hygiénique et des lingettes désinfectantes dialoguent, se jouent de leur nouveau statut et devisent mélancoliquement de la forte probabilité du relapse de nos sociétés.
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« Nous avons découvert que posséder des choses et consommer ne satisfaisait pas notre désir de sens. Nous avons appris que l’accumulation de biens matériels ne peut combler le vide d’existences privées de confiance et de but. » Ce discours du président Jimmy Carter lui coûta sans doute sa réélection en 1981. En pleine récession, l’électorat américain lui préféra le promoteur d’un capitalisme de l’offre dérégulé, Ronald Reagan, qui s’empressa, dès son arrivée, de faire retirer la trentaine de panneaux solaires que son prédécesseur avait fait installer sur le toit de la Maison Blanche.
Quarante années plus tard, le premier fléau, le signe annonciateur, fut la propagation, plus rapide que nos propres miasmes covidés, d’images de rayons de supermarché vidés de leurs réserves de papier hygiénique, soudain devenues objets de thésaurisation, compensant, pour quelques yuans et quelques dollars, notre sentiment de perte de contrôle. Un journal australien, le NT News de Darwin, imprima dans ses pages un cahier de huit feuillets blancs pour pallier la pénurie, secourant ainsi ses lecteurs dans un processus de purification à bas coût. [...]
Après ce temps d’examen collectif de nos fragilités, reprendrons-nous le fil de la production ? Rafraîchirons-nous encore le fil de l’actualité, comme on pioche dans un paquet de cacahuètes sans fond ? Serons-nous amenés à gâcher une crise de plus en basculant dans l’hérésie néolibérale, après l’avoir abjurée une fois encore ?
Derrière leur séduction subliminale, ces images encadrées de plexiglas dessinent la matérialisation agressive de notre vulnérabilité. Leur lecture souple nous amène à nous pencher sur leurs tranches gravées, à en mesurer l’épaisseur, à nous interroger sur les pulsions irrationnelles que génère leur matérialité et, là, par mithridatisation, à adopter de nouvelles attitudes. Elles nous invitent à penser de nouveaux gestes barrières et à nous garder de programmer l’obsolescence de nos écosystèmes. Rien de plus jetable qu’un mouchoir, me direz-vous. Et pourtant, que penserons-nous lorsque ce carré blanc, suprématiste, chargé de toutes les utopies modernistes, déplié de son patron, s’adressera enfin à nous pour nous crier : Don’t waste me to dry your crocodile tears, cry into your elbow !
S’appropriant un lot de négatifs publicitaires obsolètes, Florent Meng fictionnalise ces images par les légendes qu’il fait graver dans leurs cadres. Faisant écho à la ruée irrationnelle dans les supermarchés à l’annonce du confinement, des rouleaux de papier hygiénique et des lingettes désinfectantes dialoguent et se jouent de leur nouveau statut.
« Par cadres interposés, ils devisent mélancoliquement de la probabilité d’une rechute de nos sociétés. Reprendrons-nous le fil de la production ? Rafraîchirons-nous encore le fil de l’actualité comme on pioche dans un paquet de cacahuètes sans fond ? Serons-nous amenés à gâcher une crise de plus en basculant dans l’hérésie néolibérale, après l’avoir abjurée une fois de plus ? »
— Garance Chabert