Harald Fernagu
Updated — 27/05/2026

La Pièce manquante

La Pièce manquante

Depuis 2012 — Techniques mixtes, sculptures et gâteaux
Vues d'expositions

Notre recherche insatiable de nouveaux espaces, nos aspirations, nos insatisfactions, dessinent nos « pièces manquantes ». La Pièce manquante est un Eldorado que l’on se construit intérieurement, une réponse simple, souvent idéalisée, une part inachevée, manquante de nos vies. Elle nous rend actif : sans s’en rendre compte, on la bricole, on l’invente, de pis-aller en astuces, de résiliences en solutions, on agrandit l’espace entre nos murs sans jamais les bouger, on rêve grand avec de petits gestes, de petites choses.

J’ai proposé à des habitant·es du quartier de Bel-Air d’échanger avec moi sur ces questions. Pour ce faire, j'ai proposé à chacun·e de confectionner le gâteau de son choix et de le partager autour d’une tasse de café.
La Pièce manquante s’est construite avec leurs témoignages, à la croisée des mondes sensibles et matériels habités par chacun·e. La générosité de ces récits, tous singuliers, a nourri un imaginaire : de ces mots, de ces quêtes, j'ai fait des sculptures, des fragments de réels à traverser.

DARIUSZ
La forêt noire

L’Ombre du ciel
Dariusz est né en Pologne. Il n’était qu’un très jeune enfant quand il a dû quitter son pays natal pour la France. Devenu adulte, il s’est installé à Poitiers au hasard d’une rencontre amicale et habite depuis le quartier de Bel-Air. Il aime plus que tout la nature, les balades avec son chien. Un jour, Dariusz recueille une corneille à l’aile cassée. Il la soignera pendant plusieurs jours : elle l’accompagnait partout, posée sur son épaule. Guérie, elle s’est envolée et longtemps elle est restée à le suivre depuis le ciel. Plus tard, un grave accident et un AVC ont fait perdre la motricité d’un bras à Dariusz, devenu lui aussi cet oiseau à l’aile cassée. Si Dariusz rêve d’un chalet en Pologne au milieu des bois, la musique, toujours constante dans ses oreilles, le fait voler au dessus de nous. J’ai questionné Dariusz sur ses rapports avec les autres habitants du quartier, sur ses observations : il pensait n’avoir rien à dire... Puis il m’a parlé de trois vieilles dames qu’il voyait tous les jours de soleil, assises sur les mêmes bancs. Il avait noté qu’en fonction de l’ensoleillement, pour rester à l’ombre, celles-ci changeaient régulièrement de banc ; trois au total qui ponctuaient leur journée comme les heures sur le cadrant d’une horloge. Je lui dis qu’on devrait installer un parasol sur le premier pour leur éviter cette gêne ? Il me répondit : « surtout pas, ces déplacements leur imposent de faire de l’exercice, c’est bénéfique pour leur âge, leur santé ! »

RÉGINE
La tarte au chocolat

Mon Jardin
Régine a longtemps habité à la campagne avant d’être contrainte de s’installer dans une petite maison du quartier Bel-Air. En y emménageant, elle a hérité d’une destinée : un très joli jardin. Le jardin revit chaque année au son des abeilles et des oiseaux, il offre ainsi aux âmes poètes une parfaite lecture de la temporalité. Chaque année, Régine agrémente son jardin de nouvelles fleurs, épie le renouveau des précédentes.

Elle photographie toutes les floraisons, les archive, méticuleusement dans leur nom latin et par couleur, dans un grand livre aux pages blanches. En fermant le livre, Régine a dit « légation ». Intrigué, je lui ai demandé de partager avec moi ses photographies : les images ne cherchent pas à y sublimer les fleurs, elles n’en seraient que maladroites, mais à mettre en mémoire le fait d’avoir été là, dans le jardin, et son cycle nous les ramènera.
Le leg de Régine c’est de savoir être au jardin qu’on cultive, pour être prêt·e, éternel·le, auprès des êtres qui nous sont chers, le jour de notre ultime floraison.

EMMANUELLE
Le Paris-Brest

Mobilhome
Emmanuelle est une native de Bel-Air. Si elle a tenté une fois de partir travailler à Angoulême, ses repères, ses ami·es, l’ont vite fait revenir à Poitiers. Emmanuelle a un vrai attachement à ce qui est communément sous évalué par ceux qui n’ont pas cette expérience : la vie de quartier. Gaillarde sur sa 103 Vogue verte, elle va de l’une à l’autre de ses amies. Celles qui la connaissent bien savent que c’est une meneuse, qui « en a "plié" des maladies qui conduisent à l’hôpital ». Toujours à l’écoute, son agenda toujours plein, elle recherche des solutions aux difficultés de chacun·e, elle est résiliente pour elle et pour les autres. Le manque nous conduit souvent ailleurs. Pour Emmanuelle, le manque le plus terrible serait de la priver de ce qu’elle a déjà, ses ami·es, sa famille, son quartier.

GHISLAINE
L’Omelette norvégienne

Le Musée arc-en-ciel
Ghislaine est une glaneuse du quotidien, chaque objet abandonné par d’autres dans l’espace public est un cadeau livré à son imaginaire. Elle aime depuis toute petite rafistoler les vieilleries, mémoires du passé et opportunités d’élargissement de son monde intérieur. Ces trouvailles fortuites créent de l’inattendu. De ces rencontres, lorsqu’elles se répétaient, Ghislaine en a fait des collections. Soigneusement rangées dans des boîtes, dans un recoin précieux du placard de sa chambre. Elle collectionne ainsi les stylos, les pièces de monnaie, les timbres et les pin’s. Rien qui ne soit onéreux, la valeur c’est elle qui l’ajoute. Telle Alice au pays des merveilles, Ghislaine « plonge » dans son placard, agrandit son espace intérieur. Elle est devenue la conservatrice de ce musée d’archives modestes et m'enseigne : « Ce stylo publicitaire provient d’une petite entreprise artisanale de Poitiers aujourd’hui disparue, quand on le prend dans sa main, on sait que cette entreprise a existé, c’est une mémoire, de l’histoire : des personnes... ». Ghislaine révèle que ces objets glanés préservent une part du quotidien auquel ils appartenaient, un « tout élargi » bien plus grand qu’eux, bien plus grand que nous. Prendre simplement un objet entre ses mains, c’est faire partie de son histoire et inversement. On active de la sorte du collectif. La mémoire a ce pouvoir sur l’objet, nous ne sommes jamais seul·es.

MOUCTAR
La religieuse au chocolat

Le Prince de Bel-Air
Mouctar est un garçon rigoureux, posé, pour qui la parole de l’autre est quelque chose que l’on doit écouter, respecter. Si Mouctar se cherche encore dans ses études, de la fac de droit à celle de commerce international, sa passion est, quant à elle, très bien définie : Mouctar est footballeur. Il défend en club les couleurs de Poitiers. Comme les mots d’une phrase, les temps forts de sa vie sont parfaitement organisés.
Il y a pourtant une virgule qui semble tourner autour de cette phrase déjà complète, une virgule qui cherche sa place ? Plus jeune, Mouctar se souvient du plaisir qu’il avait à dessiner. S’il n’a jamais su quoi faire spécifiquement de cet engouement, à quinze ans, il a demandé à ses parents de pouvoir visiter le Musée du Louvre. Là, au milieu des œuvres, de la grandiloquence de l’histoire, il a alors éprouvé physiquement l’extraordinaire de ce palais. Je ne connais pas beaucoup d’adolescents qui font de telles demandes. En écoutant parler Mouctar, je crois que cette virgule est toujours présente autour de lui, qu’elle participe à son quotidien. Qui sait, elle débouchera peut-être un jour à une phrase ?

FATMA
La madeleine

Le Château de ma mère
Ma rencontre avec Fatma s’est improvisée dans une joyeuse spontanéité, dans le hall d’accueil de la Blaiserie, heureusement il y avait des madeleines.
Fatma est arrivée jeune mariée en France dans les années cinquante. Elle a longtemps habité une très jolie maison avec un grand jardin dans la périphérie de Poitiers. Fatma parle en riant des cœurs amoureux qui s’enflamment comme « des mouches qui tournent autour de votre tête ». De ce vrombissement qui crée une dynamique involontaire et bruyante autour de vos oreilles, une situation hors de contrôle, vous extrait du droit chemin pour celui du sentiment amoureux. Fatma, de la hauteur de ses quatre-vingt-un ans, observe le présent à la lumière de ses séjours heureux en camping à La Rochelle ou à Rochefort. Elle y était chaque année, une véritable reine qui rayonnait, matriarcale, entourée de ses neuf enfants. Fatma se sent aujourd’hui à l’étroit dans son appartement sans balcon. Si les enfants de son royaume sont grands et souvent loin, elle partage dans son quotidien à Bel-Air, avec d’autres reines comme elle, l’envie de ne jamais abdiquer. Fatma rêve qu’un de ses enfants l’emmènera camper de nouveau à La Rochelle ou à Rochefort pour ressentir la liberté du sable entre ses orteils. Que les mouettes comme les mouches bourdonnent à nouveau dans ses oreilles comme une amoureuse assise sur le rivage.