Entretien
Entretien avec Lucie Maistre
Pour le livret de l’exposition Dessiner la nuit, les revoir le matin, Le Point Commun, Annecy, 2021
Lucie Maistre : Le titre de l’exposition Dessiner la nuit, les revoir le matin, fait référence à ta pratique nocturne du dessin. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?
Keiko Machida : Oui, tout d’abord le titre vient de la série de dessins que j’ai abordée pendant une résidence artistique à Scuol dans les Grisons, de l’autre côté des Alpes. J’y étais en avril 2019, à la fin de l’hiver. Pendant deux semaines, si le temps le permettait, je marchais dans la journée, puis rentrée le soir, je faisais la cuisine avec les autres artistes. C’est après que je m’adonnais au dessin, la nuit ; on n’entendait que le bruit de l’eau coulant dans l’En, la rivière qui traverse les Grisons. Sur plusieurs supports, j’ai dessiné des figures, animales ou humaines, des visages, souvent frontaux, des couleurs de cailloux, des formes géométriques issues de la nature, parfois symétriques, ou des mots. Les figures apparaissaient au fur à mesure, associant idées et impressions.
En 2020, grâce à la période de confinement, j’ai pris le temps de finir les travaux de mon atelier puis de m’y installer. Depuis, j’ai repris l’habitude de dessiner la nuit, et revoir le matin les traces de ce que j’ai fait la veille. Ce processus est fondamental dans ma pratique, il me permet d’avoir une certaine distance avec le dessin. Je l’observe, trie, sélectionne et continue à dessiner.
Je pense d’ailleurs que le dessin de la nuit et celui du jour ne portent jamais les mêmes nuances. Les écrits aussi. L’ambiance entre jour et nuit influence beaucoup. Il est donc important pour moi de distinguer les deux types de travaux et prendre en considération ce contraste. Cet enchaînement de temps est ainsi reconstitué dans l’installation. Les deux choses opposées et cependant indissociables doivent résonner mutuellement.
Lucie Maistre : À propos de cette exposition, tu emploies le concept d’installation. Qu’est-ce qui distingue ce projet d’un simple « accrochage » ?
Keiko Machida : La relation entre les œuvres est aussi importante que la pièce elle-même. Il y a le dessin qui pourrait tout à fait être vu seul, accroché au mur de façon autonome. Mais souvent mon travail fonctionne en « troupe », un ensemble de petites choses qui crée une histoire et fait œuvre : une sorte d’accumulation d’idées montrant l’état transitoire de la mémoire ou de la pensée.
Dans le travail de la céramique, je me suis toujours intéressée à sa relation avec l’environnement où elle se présente ; une assiette rangée dans un placard, accrochée au mur, posée au sol ou sur une table, présentée avec de la nourriture, ou cassée. Un vase avec ou sans fleur. La valeur de la céramique change selon son contexte ou son état. Cette ambiguïté m’intéresse. Je crois qu’une œuvre ne peut jamais exister seule dans un espace, elle est toujours relative à la situation, un peu comme notre existence dans la société où l’on se trouve.
Pour l’exposition, j’emploie la lumière comme élément principal pour relier les espaces particuliers du Point Commun. Immatérielle, insaisissable, sans odeur, sans texture, sans poids, la lumière prend forme comme œuvre à part entière dans l’exposition. La céramique, le dessin, l’écrit, la lumière du jour, le néon, le LED, la peinture murale et le tissu se mêlent, dialoguent et créent un paysage artificiel. La mise en scène de plusieurs médiums devient une installation, une œuvre.
Lucie Maistre : De quelle manière la lumière s’intègre-t-elle comme composante à part entière de tes œuvres ?
Keiko Machida : En observant mes pièces en céramique au jour le jour, je me suis rendue compte progressivement de la relation entre la lumière et les surfaces émaillées. Selon le moment de la journée, la lumière crée un reflet sur la surface, brillante ou mate, et donne du volume à la pièce. C’est en fait grâce à la lumière et au reflet que l’objet apparaît en tant que tel. La luminosité de la couleur imprègne et délimite l’objet en lui donnant sa gravité et sa présence. La nuit, la lumière du néon fait apparaître la surface de la pièce autrement et crée ainsi son environnement. La couleur spécifique des émaux permet aussi des fluctuations entre la netteté et le flou aux contours. Je travaille la couleur dans la céramique en traitant la lumière comme matière première pour amener la présence et l’absence de la pièce.
Lucie Maistre : Ta démarche artistique procède souvent d’antagonismes ou d’oppositions : lumière et pénombre, réel et imaginaire, apparition et effacement, familier et étrange, etc. Qu’est-ce qui t’intéresse : l’état intermédiaire, la transformation ?
Keiko Machida : Il y a vingt ans, pour mon mémoire de Bachelor à l’Université de Kobé, j’ai écrit une thèse sur le statut des gauchers mettant en évidence la notion de dualité propre à diverses cultures : mal et bien, ciel et terre, lumière et ombre, soleil et lune, jour et nuit, etc. Je m’intéresse à cette notion de dualité reflétant toute l’ambivalence de notre être et continue à la développer à travers le dessin : la symétrie, le double, le diptyque, la question de la reproduction, la copie et l’original. L’état intermédiaire est une chose qui peut être évoquée dans mon travail. Mon dessin donne souvent une impression d’inachevé, toujours en cours ou en transition. Le dessin est un outil qui nous permet de documenter la trace fugitive du souvenir. Les images sont toujours floues, fragmentées, déformées ou transformées, fanées, souvent « liquides ». J’essaie de figer sur papier ces images en train de s’écouler et disparaître.
J’aime le gris, la couleur intermédiaire entre noir et blanc. On peut créer un monde incroyable avec des milliers de valeurs de gris à l’aide d’un simple crayon de papier. Dans la salle des dessins, j’ai peint la cimaise en gris car cette couleur est particulièrement intéressante pour l’équilibre de la luminosité. Quand on regarde un paysage, on voit mieux la couleur des arbres sur le gris de ciel. En cela, la salle des dessins pourrait représenter l’état intermédiaire dans l’ensemble de l’exposition, comme tu le dis.
Lucie Maistre : L’affiche de l’exposition présente une pièce en céramique récente figurant une pomme « géante ». Il y a quelques années, tu questionnais déjà notre rapport à l’échelle avec une série de céramiques figurant une autre forme plastique simple et familière, la maison. Qu’est-ce qui anime cette recherche ?
Keiko Machida : Oui, la pomme est relativement géante. Elle est aussi grande par rapport à mon format habituel. La question de l’échelle est un élément important dans mon travail de céramique, je pense qu’elle est fortement liée aux sujets de la perception et de la représentation. Un jour, on m’a dit que mes maisons faisaient penser à un rêve ou un souvenir, là où les objets perdent leurs dimensions réelles. Quand j’ai été en résidence à Shigaraki, un village de poterie au Japon réputé pour la production en grand format, j’ai fabriqué une maison géante de la taille d’une niche. Ce n’était pas du tout mon format. La maison ne fonctionnait pas bien, elle a perdu son côté intime et précaire. Elle est devenue très stable. Cela m’a permis de constater l’évidence du rapport physique à l’objet ou à l’espace.
Et aussi, tout simplement, j’aime modeler la terre dans des dimensions proches de la main. La pratique de la céramique demande beaucoup d’attente, surtout quand on produit des grandes pièces. Comme pour la peinture et le dessin, j’ai parfois envie de travailler rapidement et avoir un résultat immédiat. Des dessins faits en quelques minutes donnent une impression plus directe et brutale que ceux mettant plusieurs jours. C’est la même chose avec la terre. L’axe du temps est variable et élastique, je m’en amuse dans ma pratique. En attendant que la grande pièce sèche, je fais souvent des petites pièces à côté, comme des dessins téléphoniques.
Le processus de modelage est parfois assez étonnant. On dirait la naissance d’un langage pour reconnaître un objet, un peu comme le dessin d’enfant. À chaque modelage, je me demande : qu’est-ce qui fait la maison ? Qu’est-ce qu’il faut pour faire advenir l’animalité ? Combien de nez et d’yeux pour un visage ? Qu’est-ce qu’une pomme ? Quand je colle une sorte de tige à une sphère, cela fait une pomme. Le modelage m’oblige à revenir vers une réflexion fondamentale, voire primitive. Mes pièces se situent à la frontière entre figuration et abstraction.
Pour le diptyque de la pomme et de la poire, j’ai d’abord voulu retrouver la forme d’une poire que j’avais découverte il y a quelques années pendant une cueillette dans les vergers de Cercier. Il y avait une variété incroyablement parfaite. Elle était si belle, je voulais retrouver le contour de cette poire, comme si je le dessinais en terre. Puis, après la cuisson, je me suis intéressée à la lumière et au reflet sur la surface de la pièce émaillée. J’ai voulu créer la pomme et la poire en taille surdimensionnée pour provoquer ces effets lumineux qui font à la fois apparaître et effacer leur présence.
Dans un rêve ou dans un monde imaginaire, les choses très banales ou les choses de rien que l’on a beaucoup vues dépassent parfois la dimension habituelle et deviennent des monstres. Aujourd’hui, il me semble que cette sensation s’approche de plus en plus de la réalité que l’on traverse. Mes pièces vivent entre ces mondes.