Texts
Texte de Giulia Turati
Pour l'exposition Aux ailes bleuies, La Halle - Centre d'art contemporain de Pont-en-Royans, 2025
Texte de Giulia Turati
Pour l'exposition Aux ailes bleuies, La Halle - Centre d'art contemporain de Pont-en-Royans, 2025
Texte d'Anne Malherbe
Pour l'exposition Mauvais temps, Le Creux de l'Enfer, Thiers, 2024
Texte d'Anne Malherbe
Pour l'exposition Mauvais temps, Le Creux de l'Enfer, Thiers, 2024
Ne tient qu'à un fil
Texte de Mathilde Villeneuve
Pour l'exposition de nos mains qui fouillent, Galeries Nomades de l'Institut d'art contemporain, Villeurbanne/Rhône-Alpes, Espace d'Art Contemporain Les Roches, Le Chambon-sur-Lignon, 2018
Ne tient qu'à un fil
Texte de Mathilde Villeneuve
Pour l'exposition de nos mains qui fouillent, Galeries Nomades de l'Institut d'art contemporain, Villeurbanne/Rhône-Alpes, Espace d'Art Contemporain Les Roches, Le Chambon-sur-Lignon, 2018
De nos mains qui fouillent… et à peine ne ramassent. Elle roule une boule d’argile entre ses doigts, d’une pression de l’index et du pouce modèle un pétale, répète le geste des centaines de fois, avant de déverser l’ensemble au sol de l’exposition. Promettant de fait à ces formes minuscules et dérisoires (au creux desquelles se loge son empreinte digitale) de retourner bientôt à leur état de poussière, sous les pas des visiteurs.
Marjolaine Turpin produit et expose sans emprise. Elle dépose plutôt. Des micro ailes de libellules qui ont de particulier d’être formées par plis successifs - une métaphore de sa fabrique artistique. Elle éparpille. Des fleurs séchées au bord de la fenêtre, qui n’ont eu de cesse de refleurir dans son appartement après la perte d’un être cher. Comme une façon de poursuivre la relation via une chose intermédiaire. Parce qu’il n’y a pas que la vie et la mort. Il y a des modes d’existence à inventer, dirait Vinciane Despret1. Puis de s’en remettre au vent ou au souffle d’un tiers pour clôturer doucement.
Déployée au mur, une broderie inachevée affiche son revers, et avec, son procédé de fabrication « au poinçon » : le fil de laine n’est pas fixé au tissu, les lignes circulent par boucles libres à l’intérieur de l’ouvrage. Elles y inscrivent, tant que ça tient, des formes colorées abstraites, qui rappellent tantôt des trainées de nuages ou une forêt (de par leur camaïeu de verts), tantôt des dessins mescaliniens d’Henri Michaux ou des lignes d’Erre qui retracent les déplacements des enfants autistes qu’accompagnait Fernand Deligny dans les Cévennes. Ces lignes tremblées parviennent mieux à résister à leur imminente décomposition quand, à force de passages, elles construisent de solides masses.
Pour la série de dessins Abords, quelques éléments naturels – de l’air et de la chaleur – suffisent à faire émerger une forme : une fois réchauffée, l’encre contenue dans le papier thermique remonte à la surface pour y former une tache abstraite, aux allures cosmiques. Une affaire chimique donc, plus que le résultat d’une action contrôlée.
Quand l’artiste décide au contraire de conduire une action fastidieuse, à l’intention clairement définie, c’est pour pousser la matière jusqu’au bord de sa fonction. Elle lisse un enduit de lissage, redouble de manière quasi invisible le mur de l’exposition.
Le matériau, habituellement destiné à être appliqué en sous-couche pour en accueillir un autre, recouvre ses lettres de noblesse. Le carré blanc sur fond blanc, mat ou brillant par endroits selon la lumière artificielle ou naturelle qui l’éclaire, révèle ses aspérités et les strates du geste qui l’a façonné.
Ce n’est pas que l’œuvre de Marjolaine Turpin bat en retrait, c’est qu’elle fait délibérément le choix d’une qualité de présence discrète et non autoritaire. Non pas par politesse ou abnégation mais par désir d’être là sans pour autant donner de prise. À y regarder de plus près, émerge à l’intérieur de ces pièces une certaine tension : leur délicatesse apparente procède en réalité de gestes micro agressifs (traverser le tissu de son aiguille, porter un papier à la limite de l’incandescence, poncer). La contingence des choses n’est pas figurée, elle est intrinsèque à la constitution des œuvres ; c’est leur physicalité qui menace de s’effondrer et de se dérober au regard du spectateur.
On ne s’étonnera pas d’apprendre qu’en 2015 elle avait filmé la faille d’un bunker où un nouvel écosystème, fait de coquillages agglutinés, s’était formé. Pas un hasard non plus si elle avait jeté son dévolu sur cette architecture militaire, bloc de béton de repli et de défense, qui abrite autant qu’il fait frontière, dont elle avait choisi d’explorer la fissure, là où la vie avait repris. La même année, elle reproduisait au carbone à même le sol d’autres creux de paysage, les offrant au piétinement des spectateurs et à leur effacement progressif.
L’équilibre de l’œuvre est fragile. Il est funambule, à l’instar de celui à qui Jean Genet dédie un livre, et dont des extraits s’entremêlent à l’analyse critique que Georges Didi-Huberman élabore au sujet des modes de souveraineté de l’artiste dans Sur le fil2.
Sous la pression des corps l’espace fend ou se plie ; on y chuchote qu’il nous faut inventer des formes de déprise.