Paul Raguenes
Updated — 15/06/2026

Hommage à la ligne jaune

Hommage à la ligne jaune
Par Adi Hoesle, pour l'exposition Les ailes de plomb, Bikini, Lyon, 2025

Il est vrai que je n'avais jamais entendu le nom de Paul Raguenes en rapport avec l'art avant son exposition au château de Buggenhagen et dans le jardin environnant. Cependant, je dois dire en premier lieu que cela a été une rencontre extraordinaire, non seulement avec son art, mais aussi avec l'homme. Cela ne constitue pas un inconvénient pour le texte que je m'apprête à écrire sur l'art de Paul, bien au contraire, c'est un avantage d'une motivation et d'une valeur inestimables.

Thierry de Duve décrit dans son livre Kant après Duchamp (2015) à quel point il est difficile de "rendre" un jugement esthétique. Cela est en partie dû au fait que nous ne pouvons jamais vraiment prononcer un "jugement a priori", car toutes nos données empiriques entrent toujours dans notre réflexion.

Que pourrait-il y avoir de plus beau que de se consacrer à l'observation visuelle et à une réception contemplative, sans préjugés ni charges ? On parle alors d'une expérience de type "Aha" ou d'un "bien-être esthétique" ! Kant évoque également un "intérêt désintéressé" comme condition préalable à la perception esthétique. C'est exactement ce qui m'est arrivé dans le parc du château de Buggenhagen au moment de ma découverte des œuvres de Paul.

Et ici, dans l'espace de BIKINI, la situation se reproduit encore. Je n'ai rien vu, en fait je ne sais même pas en détail ce que Paul montre ici, quels matériaux il utilise, et quel est son concept et son idée. Il reste donc une sorte de fouille dans l'inconnu ! Et n'est-ce pas cela qui rend le travail de Paul si intéressant et précieux ? Paul n'est-il pas un fouilleur, un chercheur, un fureteur dans le noir ?

Ses lignes les plus délicates et colorées semblent surgir de nulle part. Elles traversent l'espace et le temps, pendent des murs, s'accrochent aux arbres avant de sembler à nouveau disparaître dans le sol moelleux et mousseux. Mais dans ce temps entre l'apparition et la disparition, elles ont une présence si incroyablement forte, une présence presque tangible et perceptible. Elles se déploient de façon tranchante, comme une incision de scalpel chirurgical à travers l'espace.

L’œil du spectateur suit la ligne de la branche épaisse jusqu’au coin jaune, la corde étire l’ensemble de l'arbre et tente de le faire sortir de sa position tordue dans la verticale. La corde ne laisse pas tomber l’arbre, car il est ancré dans le sol de la forêt. Dans l’espace, la corde décrit à 90 degrés ou pend du plafond et se tend en permanence avec une ovulation de plomb fixe. Le lourd fil à plomb ancre la ligne, lui donne soutien et sécurité. Donne uniquement au spectateur jusqu’à ce qu’il remarque les tatouages sur les ovulations de plomb. Ailes tatouées et le mot "REBEL". 
Emportez-le à nouveau, laissez les pensées flotter et voler et dissolvez-les dans un bien-être esthétique.

Ce sont des travaux entre l'art concret et le minimalisme, entre la poésie et la philosophie, entre l'ordinaire et l'extraordinaire. Entre le jaune et le rouge, entre le bleu et le gris.

Je peux revenir à mes rares constructions rhizomatiques de pensée du début de mon texte : Non seulement il y avait et il y a dans le jardin du château une magnifique rencontre artistique, mais aussi une rencontre profondément impressionnante avec l'homme Paul. Dans le jardin du château se tissait également une fine ligne jaune, à peine perceptible, entre Paul et moi, solidifiée et ancrée avec un crayon gris insignifiant.

© Adagp, Paris