Paul Raguenes
Updated — 15/06/2026

Textes

Mind the gap, janvier 2024

Nous avons toutes et tous fait cette expérience, s'emparer d'une feuille de papier et plier une moitié de celle-ci sur l'autre moitié, en deux, en quatre, en huit, ce qui représente en réalité seulement trois pliages.

Si nous poursuivons notre action de pliage, quatre fois, cinq fois, six fois et sept fois, les doigts de nos mains rencontrent un obstacle infranchissable. Le fait de plier une huitième fois peut être présent dans nos désirs mais pas dans la réalité. Nous pouvons toujours tenter de tordre l'objet compact obtenu, forcer jusqu'à l'infini le support, nous ne parvenons pas à réaliser un huitième pliage, et ce quel que soit le format, A1, A2, A3, A4 ou A5.

Sur une feuille de papier, nous pouvons aussi prendre un stylo bille et étirer un trait depuis l'endroit de notre choix vers l'extérieur, nous atteignons le bord de celle-ci, depuis ce point nous ramenons le trait vers l'intérieur, en cherchant l'infini nous rencontrons un autre bord, nous renouvelons l'action jusqu'à l'épuisement, nous trouvons toujours le bord de la feuille de papier, et encore quel que soit le format.

Ces deux expériences sur feuille de papier nous rappellent cruellement que nous sommes, nous humains, confrontés aux limites physiques. Quoi qu'il arrive, la circonférence de la planète terre sera toujours de 40 075 kilomètres.

Pourtant, depuis le commencement de leurs histoires, les sociétés humaines ont toujours cherché à repousser les limites, conquérir de nouveaux territoires, multiplier la vitesse des déplacements, bâtir des édifices de plus en plus hauts, construire des systèmes de plus en plus complexes, s'ouvrir les portes de l'espace. Notre espèce, autrefois chassée, a su déjouer les plans de nombreux prédateurs, devenir à son tour chasseur, et inventer l'agriculture.

Nous avons eu une réussite hors normes.

Cependant, le plomb soutenant la tension d'un système, son poids ne déjoue pas les règles physiques de la gravité, sauf poétiquement, s'il se décroche du dispositif, tout s'écroule.

Le saut dans le vide par Yves Klein n'échappe pas aux lois physiques de la gravité, pourtant la poétique du geste cherche inévitablement à s'échapper de ces règles, suspendues un temps.


Les couleurs du travail, juin 2025

Je coupe, je découpe, je recoupe, je coupe à nouveau, je dépose, je superpose, je pose, je repose, je dépose encore. « Les temps modernes » organisent mes gestes répétitifs, je couds, je découds, je recouds, je couds à nouveau. Je change d'outils pour chaque opération, je les classe méthodiquement sur la table en bois de noyer cirée.

Je pense au supplice des cents morceaux, celui qui décharne les corps vifs. La morphine ne soigne pas la peine, elle la révèle. Les larmes coulent le long des champs colorés. Une lumière brutale insole les tissus de la peinture en suspension, les couleurs s'insurgent. Les oranges fluorescents contrarient les bleus « Bugatti ». Les verts prairies fertiles contrebalancent l'acidité toxique des jaunes, les noirs obombrés s'invitent sous les couches de gris phosphorescents irisés. Le visible contredit l'invisible et gomme le paysage péri-urbain atone.

L'uniforme informel se tend. Mutilé, il se déploie pour rejoindre l'horizon des souvenirs lointains carbonés de la salle des pendus de la mine. Aujourd'hui, il se lève, il s'élève pour se soulever demain.

Je plie, je déplie, je replie, et je plie aussi le papier froissé sorti de ma poche, j'aimerais le repasser et pouvoir lire les lignes cyniques d'un contrat social scarifié.


Le temple du sommeil, novembre 2023

Le F.I.S.T., Fédération Internationale de la Sieste au Travail, est un mouvement mondial revendiquant l'extension du temps de sommeil obligatoire pendant les heures de labeur. Au devant de l'effondrement du climat, le système capitaliste et productiviste d'exploitation de l'homme par l'homme est obsolète.

Une journée effective d'une heure de travail accompagnée d'une sieste de six heures payées doit rythmer notre quotidien.

Nous organisons régulièrement des journées massives de désobéissance civile de sommeil en entreprise pour bloquer l'économie et faire entendre nos justes revendications !

La bourgeoisie réactionnaire cherche à nous décrédibiliser sans cesse en inventant les termes absurdes de sommeillo-siestiste ou siesto-terroriste mais nous ne sommes pas dupes, derrière ces éléments de langage se cache la peur. La lutte que nous menons embrase déjà toute la société.

Ding dong, la sonnerie de la porte carillonne, j'ouvre la porte, une girafe miniature me demande si elle peut entrer pour discuter avec moi, j'accepte, elle essuie ses pattes sur le paillasson et accède au salon. Sur son pelage soyeux se superposent quelques tâches de bleu mat, elle me dit : je n'ai plus la possibilité de trouver de l'herbe sous les plaques bitumineuses de la ville, cela me rend triste, j'ai un grand besoin de manger pour faire disparaître mes tâches bleues et grandir, peux-tu regarder dans ton réfrigérateur si tu as un peu de salade, s'il te plaît ? J'accepte sa demande, je lui donne ma réserve de roquette poivrée. Soudain, ma maison se transforme en temple, les colonnes dorées de la façade réfléchissent la lumière d'un soleil d'automne, sur la couleur lapis lazuli du plafond s'accrochent les étoiles étincelantes, les pantalons pendent, les murs...

Mon voisin me réveille, tu t'es encore endormi en écrivant notre texte, pense à notre cause ! Ah, oui, euh... Le travail sans sieste ne peut plus exister au vingt-et-unième siècle, pas de sieste, pas de rêve ! Pas de rêve, pas de travail ! La sieste c'est la santé !


Sous tension, septembre 2019

Je suis ici, en équilibre précaire, assis sur un tabouret, je pose, je superpose mécaniquement des carrés sur des rectangles, puis des rectangles sur des carrés. Un carré blanc s'évade sur une nappe de papier carrée et blanche. Armé de mon stylo bleu, je laisse fuir les lignes vers l'extérieur, puis je les reprends pour les amener vers l'intérieur, à l'infini. Les sillons apposés se tendent progressivement et ouvrent lentement les espaces vides sur les fenêtres d'un espace défini par la pesanteur inattendue de la mémoire d'un lieu physique, à l'extrême. Le tabouret penche d'un côté, puis de l'autre. L'équilibre crispe ma main gauche, mon stylo bleu devient une goutte de plomb.


La Barrière bleue, juillet 2017

Je suis une barrière bleue, je suis ancrée là, au milieu d'une longue rue étroite du si joli petit village. Je subis les légères courbes outrageusement bitumineuses. Mon ossature de métal peint rouille, une deuxième couleur s'empare de mon corps en croix de Saint-André soudé. Le sable du temps s'écoule, trop lentement. Je ne sais plus pourquoi j'ai été implanté ici, plus personne ne me regarde, plus personne ne me touche, je ne soutiens plus les mains fragiles des enfants joyeux et des promeneurs égarés. J'aimerais pouvoir arrêter la pluie battante de l'ennui.

J'essaye de tordre la matière usinée définissant le rectangle encadrant mon espace défini. Défiant la gravité, je penche d'un côté, puis de l'autre, au gré du souffle des vents et du ruissellement des pluies saisonnières. Je voudrais que l'on me regarde à nouveau, j'aimerais entendre les pas des enfants qui courent, et le chuchotement des promeneurs qui passent. J'aimerais connaître la chaleur du soleil de printemps donnant naissance aux bourgeons prometteurs.

Je me déforme pour me reformer, je mute. Je deviens une plante vivace enracinée là, dans la terre riche en humus au milieu d'une longue rue étroite du si joli petit village. Je défie les légères courbes bitumineuses enfin réduites. Je suis devenu un céanothe, mon feuillage persiste aux variations capricieuses du climat, avec moi le bleu est roi. Le parfum miellé de mes fleurs enivre les abeilles butineuses. Je vis à nouveau, ici, au cœur de notre joli petit village.

Cet été, les thermomètres placés à un mètre du sol côté ombre affichaient des températures de plus de quarante trois degrés Celsius au cours du mois de juin et juillet, nous nous souvenons tous des deux canicules de l'été. Nathalie Masson-Delmotte, la vice présidente du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), devant les élus de l'assemblée nationale, pointait du doigt la probabilité de parvenir à un réchauffement global de la planète de plus de un virgule cinq degrés Celsius depuis le début de l'ère industrielle. Celui-ci pourrait devenir une réalité dès deux mille trente et dans le meilleur des cas en deux mille cinquante. Les incidences sur notre quotidien dans un futur relativement proche, au milieu de nos espaces communs, seraient certainement plus difficiles à vivre.

Certains étés, nos thermomètres placés à un mètre du sol côté ombre verraient enregistrer des températures encore plus élevées, de plus en plus régulièrement.

En milieu entièrement urbanisé, l'omniprésence du bitume, le déficit réel d'espaces végétalisés, ne permettraient pas d'amortir les vagues de canicules à venir. Nous pouvons légitimement nous emparer de la question urgente de la végétalisation de notre si joli petit village, sommes-nous suffisamment équipés en ces termes devant le réchauffement climatique ? Importons de la peinture jaune clair sur les revêtements bitumineux de nos voiries ! Combien d'arbres, d’arbustes et de plantes vivaces la poésie chantera avec le bonheur d'un instant de carbone oublié ? Combien de barrières bleues se métamorphoseraient en céanothes ?

© Adagp, Paris