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Derrière la vitre
Par Jean-Paul Gavard-Perret, 2008
Derrière la vitre
Par Jean-Paul Gavard-Perret, 2008
Paul Raguenes, par sa rigueur d'exécution minimaliste, lutte contre les perceptions standardisées qui normalisent le réel. Il en propose d'autres « reflets », plus profonds et dégagés des contingences produites par la sursaturation visuelle de l'époque post-moderne. Plus que d'en décrypter les signes, il cherche à modifier nos repères et nous forcer à (nous) réfléchir, dans tous les sens du terme.
Ce travail prend naissance au siècle dernier dans l'atelier de Condrieu où l'artiste travaille d'abord sur des papiers poudrés qui le conduisent jusqu'à ses « miroirs gravés » plus ou moins teints d'aujourd'hui, où ressort par exemple la phrase emblématique « I never look what I see » (Je ne regarde jamais ce que je vois) en une sorte de clin d'œil à la pipe de Magritte ou encore aux pièges de Duchamp. Dans l'intervalle, l'auteur s'est rapproché des monochromes afin de comprendre ce qui se passe lors de l'évolution d'une couleur dans le temps. C'est pourquoi d'ailleurs il s'est intéressé au tanin du vin avec lequel il a tenté diverses expériences. Intrigué aussi par l'autonomie du châssis par rapport à l'image, Raguenes en est venu à la création de sculpture-peinture qu'il développe aujourd'hui au sein de (Mono)spyarchi(chrome).
Il s'agit pour lui de faire entrer le plus compliqué dans la structure la plus simple, mais dans une forme qui ne reste pas à l'état d'image. Chez lui, la virtualité prend une autre forme. Le but de sa démarche est de signifier à l'observateur que l'objectivité est relative : il suffit de se mouvoir dans l'espace qui entoure l'œuvre et tout change. Angles, lumière, etc., font prendre conscience de la subjectivité de toute perception. Chez lui d'ailleurs, elle ne se limite pas au simple visuel même s'il a longuement travaillé sur la propagation des percepts au niveau de la rétine et du cerveau dans une perspective que ne renierait pas Rothko, dont l'œuvre de l'artiste français est proche par de multiples aspects.
S'agit-il dans ces nouveaux travaux et comme chez le peintre américain d'une peinture sculptée ou peut-on parler de sculpture peinte ? Les deux sans doute puisque l'artiste travaille par effets de couches à ce que cela suscite au niveau d'une surface dégagée de tout ce qui n'est pas à proprement parler de la « couleur ». Sensible au bleu et au rouge, l'auteur porte aussi son attention au noir et à toutes ses variations, comme Soulages l'a fait. Mais alors que ce dernier s'intéresse à la densité de matière, Raguenes s'interroge plus sur sa diaphanéité et ses valeurs d'évolution dans le temps (d'où son intérêt souligné plus haut pour le tanin du vin qu'il nomme « couleur intoxiquante »).
Mais la couleur ne suffit pas à l'artiste qui tente de faire jouer ses travaux (d'où son transfert de la peinture vers la sculpture) sur le clavier de tous les sens (tactile, olfactif). Il veut savoir aussi ce qui peut, d'une manière ou d'une autre, salir et pervertir une couleur de base en fonction des incidents de parcours. Entre peinture et sculpture, entre surface et volume, tout se joue. D'autant que les objets changent en fonction du temps et des processus sensoriels et moteurs dans lesquels la mémoire n'est pas pour rien. L'image perçue demeure toujours le fruit d'une interface entre le dehors et le dedans et dépend aussi de différents référents, qu'on nommera épidermiques, en sachant que pour Raguenes et contrairement à ce que pensait Valéry, ce n'est pas forcément, dans l'homme comme dans l'art, la peau qui est la plus profonde...
L'artiste change la donne du langage spatio-temporel. Il refuse toutes ces vieilles mains qui ne saisissent que le vide parce qu'elles restent entravées sous un linceul rigide de la représentation de l'apparence et des découpes qu'elles façonnent. Tout se passe comme si le créateur affirmait « j’ai compris qu’il n’y aura plus jamais d’images peintes ». L'art ne cite plus le réel, il le recrée en des pièces où il condense sa substance intime par une relation pleine avec la sensation. Loin de la reproduction surgit une altération « déchiffrante » où les jeux de lumière deviennent un cheminement vers le pays de nos ombres portées. Et lorsqu'une solution lui manque afin de résoudre l'aliénation de l'image par le réel, Raguenes en découvre une autre et s’exalte d’être livré au bon vouloir de ce tourbillon des fibres de la matière, de l'affect et de l'intelligence créatrice.
Refusant la reddition, il n'accepte pas d'abandonner à l’adversaire les provinces lointaines de l'image et ses sensations. Mais au simple reflet, il préfère le battement du monde dans une dissidence radicale à l’égard des normes. Son art exprime le rêve d’un monde où tout pourrait être différent. Raguenes est donc toujours à la recherche des trouvailles qui bouleversent et qui desserrent enfin l’étau d’absolue détresse du monde. En une telle œuvre, ce n'est pas la poétique d'un artiste qui surgit mais la vie même d’un homme qui s’inscrit toute entière « avec la pointe de l’âme sur la vitre du temps » (Pierre Reverdy).
Texte de Thierry Weber
Pour l'exposition [MONO]SPYARCHI[CHROME], Galerie José Martinez, Lyon, 2008
Texte de Thierry Weber
Pour l'exposition [MONO]SPYARCHI[CHROME], Galerie José Martinez, Lyon, 2008
All that appears in one color is not monochrome
Till Richter, 2007 (EN)
All that appears in one color is not monochrome
Till Richter, 2007 (EN)