Texts
Christian Lhopital, un monde autre
Par Philippe Piguet
In Un monde autre, éditions du Musée de l'Hospice Saint-Roch, Issoudun, 2025
Christian Lhopital, un monde autre
Par Philippe Piguet
In Un monde autre, éditions du Musée de l'Hospice Saint-Roch, Issoudun, 2025
À première vue, l’œuvre de Christian Lhopital s’offre à voir dans une diversité de formes et de matériaux qui la qualifie d’emblée d’éclectique. En parfaite osmose avec son temps. Toutefois, le dessin y est le fil conducteur, quand bien même l’artiste l’entraîne à une acception qui s’écarte d’un entendement commun. C’est que le dessin n’est plus seulement l’affaire d’un simple trait sur une feuille de papier. Il s’est nourri de toutes sortes d’avatars rencontrés au fil de sa pratique – notamment depuis l’avènement des avant-gardes au début du XXe siècle – et ne peut plus être contenu dans une définition restrictive. Qu’il demeure à la dimension de la main, qu’il gagne le mur, qu’il s’empare de l’espace, voire du volume, le dessin demeure par nature le vecteur par lequel la pensée s’épanche et prend forme sans contrainte. Bref, le dessin n’est plus ce qu’il était et c’est par là qu’il est un mode ouvert, vif et prospectif. Pour l’artiste, son ADN.
« Mes dessins procèdent d’une confusion entre l’imaginaire et l’actualité, le dérisoire et le grotesque », a-t-il toujours affirmé. De fait, son art tient à un intarissable appétit de l’artiste à absorber tout ce qui l’interpelle et que son cerveau, parfois fantasque, transforme au gré de ses ressentis, de ses humeurs et de ses surprises. Qu’il se noie dans Proust, qu’il s’amourache d’un dessin de Giorgione, qu’il contemple la beauté crépusculaire d’une fleur, qu’il rêvasse ou qu’il observe la vraie vie, Christian Lhopital a non seulement l’esprit sans cesse en mouvement, mais surtout n’a rien perdu de cette capacité propre à l’enfance qui est de s’émerveiller.
Intitulée « Du jour au lendemain », l’exposition de Christian Lhopital en dit long sur sa façon de travailler dans un principe de concaténation que lui suggère l’acte même de dessiner : « Je vais là où m’emmène le dessin ; il pourrait ne pas s’arrêter, devenir infini. », dit-il. Il y a chez lui quelque chose d’une forme de all over qui le conduit à occuper tous azimuts la surface sur laquelle il opère. Il travaille volontiers sur plusieurs dessins en même temps et si l’un résiste, alors il poursuit sur une autre feuille de même format, avec la même facture, donnant ainsi naissance à toute une série d’images, tout à la fois autonomes et complices.
Il en est ainsi de la série des Zones d’ombre et de celle des Espaces troubles (2023), dont les motifs en appellent à des registres figurés très différents. Quand celle-ci laisse juste entrevoir, émergeant d’un flux de formes grises et innommables, un visage dont le regard nous darde, comme surpris d’être là, celle-là affiche, de façon frontale, les fragments d’un mur sur lequel sont accrochés toutes sortes de dessins rendus illisibles par inachèvement ou effacement. Ici et là, ces deux séries invitent le regardeur à s’y projeter et laisser filer son imagination pour prendre la pleine mesure du jeu entre apparition et disparition qui caractérise l’esthétique de Christian Lhopital.
Il en va de même de la série Ailleurs (2024) qui présente en revanche une composition en strates, fondée sur la répétition de motifs figurés qui lui confèrent un rythme singulier, induisant une lecture de l’image tant horizontale que verticale. Familier de l’art de Christian Lhopital, ce dispositif lui permet de suggérer cette idée d’infini en laissant le regard s’échapper de tous côtés. Les saynètes qui y sont représentées n’appartiennent, ni entre elles, ni d’un dessin à l’autre, à aucune narration spécifique. Elles sont le pur produit de l’invention de l’artiste, sorties d’on ne sait où, seulement liées par leur aspect de silhouettes animées, et pour tout dire bizarres, étranges et incongrues. Mélange inédit et jubilatoire où l’humain, l’organique et le végétal traduisent ce que Céline appelait « le rendu émotif interne ».
À l’expérience, on peut s’interroger si l’artiste ne cherche pas à brouiller les pistes, à nous égarer dans les diverticules de sa pensée pour nous mener jusqu’au bord d’un effondrement. Gouverné par un malin plaisir à nous dépayser de toute convention, il ne cesse de créer des situations qui n’ont pas plus de sens qu’elles n’ont de raison. Sans doute est-il animé par la volonté de surprendre là on ne l’attend pas comme avec cet ensemble de fleurs peintes, à la forte densité chromatique et aux formes débordantes frisant le kitsch. Il sait parfaitement qu’elles viennent perturber le regard tant il s’agit là d’un sujet redoutable pour le milieu de l’art – et cela n’est pas pour lui déplaire. Bref, Christian Lhopital revendique une liberté totale, de facture, de sujet, de procédure.
Ce malin plaisir connaît son acmé avec l’ensemble des œuvres en volume – notamment tout un lot de petites peluches animales qu’il immerge littéralement dans la peinture blanche pour en faire d’improbables sculptures. Comme un pas de côté par rapport au dessin. S’il peut le faire, c’est qu’il possède une parfaite maîtrise en tous points et qu’il en a fait la marque d’un style – à l’instar d’un artiste comme Gasiorowski. Le plus souvent, toutes les créatures de Christian Lhopital se retrouvent être, pour finir, les protagonistes de monumentaux dessins muraux qui accaparent les cimaises des lieux dont il est l’hôte, comme ici à Issoudun.
Ce qui lui plaît dans cet exercice, réalisé à la poudre de graphite, au chiffon, sinon au doigt ou à la paume de sa main, c’est son aspect surdimensionné. Quelque chose de l’ordre d’un vertige que lui offre l’immensité de la surface murale et qui l’oblige à une implication totale du corps. Non sur le mode performatif mais bien plus du lâcher prise et de la pure improvisation. « La poudre de graphite permet la révélation du grain du mur et d’établir avec le blanc de celui-ci de subtiles variations d’ombre et de lumière », explique-t-il. L’univers qui en résulte relève d’une vision tour à tour onirique, symbolique, voire surréaliste. Dans tous les cas, de la révélation d’un monde à part, d’une irrésistible attraction. Un monde hors norme qui offre au regardeur la possibilité d’une extension de son imaginaire.
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