Marine Lanier
Updated — 08/07/2021

Fictions

Textes de l'artiste
La pratique d'écriture de Marine Lanier est hybride et revêt diverses formes. Les textes ci-dessous sont des pièces qui existent au mur en regard des images, lors de différentes expositions ou publications.
Ils peuvent être aussi le support de pièces sonores, comme Tous n'ont pas fait les mêmes voyages lu par un détenu à l'occasion d'un projet réalisé en prison ou Superstitions des gens de mer lu par le comédien Jean-Luc Pérignac, dans le cadre du projet Le Capitaine de vaisseau qui comprend plusieurs volets.
En 2021-2023, elle travaille sur deux textes plus amples, Falco et Chien du soleil qui feront l'objet d'une publication, ainsi que sur deux projets de films Un Faucon au poing et Les Garçons de la forêt rouge. Ces derniers projets d'écriture sont soutenus par le Conseil départemental de la Drôme, la Drac Auvergne-Rhône-Alpes, le LUX Scène Nationale, Valence, le Centre d'art et de photographie de Lectoure, et la Région Occitanie.
Chien du soleil, 2021 - en cours
Projet soutenu par l'aide à la création de la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes, la DRAC Bretagne, LUX Scène Nationale à Valence et la Galerie L'Imagerie à Lannion.

21e jour

Depuis des jours, je suis envoûté par ce carnet noir, j'écris sans discontinuer. Mes ancêtres m'ont donné une lourde tâche, un merveilleux paquetage, naviguer sur les traces de leur passé maritime, un passé occulte, que l'on a cherché à effacer dans le sillage d'un vaisseau. Je serai malade si je n'écris pas. Depuis des mois, les fleuves m'ont donné la fièvre, j'ai connu les morsures de moustiques aussi voraces que des lions. Mon corps s'est laissé perforer jusqu'à la transe, jusqu'à être ensorcelé, jusqu'à voir comme en plein jour, avec les yeux écarquillés d'un fou, d'un revenant, au cœur de la nuit rouge. J'ai parlé un langage que je croyais avoir oublié. J'ai dansé sur la braise sans que mes pieds ne ressentent la moindre brûlure. Je me suis mis à vomir les océans que nous avions traversés. J'ai voulu cesser de vieillir, remonter le temps à l'état de fœtus, revenir à l'origine du mal, exister à l'état de cellule, ne pas même occuper l'espace mental de mes parents. Que l'univers ne sache pas non plus que j'allais lui appartenir. J'ai recherché l'oubli, le manque, la disparition, l'étoile de mer qui se dissout dans l'océan pour me fondre et ne plus appartenir à ce monde, à cette matière, disparaître avant de mourir, c'était cela que je voulais. Quitter la vie pour ne pas être mort. Ou mourir mille fois pour revivre et marcher, encore, sous les lianes, les arbres à plumes, sentir les soleils verts qui recouvrent les colonnes de mes hommes, des marins exilés ou chassés de chez eux, s'enfonçant dans la jungle, s'élançant vers l'infini et l'obscur de leurs existences. Je n'ai jamais voulu qu'une seule chose : faire de ce carnet noir, ma vie.


Falco, 2021 - en cours
Projet soutenu par une bourse d'aide à la création du Conseil départemental de la Drôme, l'aide à la création de la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes et le Centre d'art et de photographie de Lectoure.
C'était avec le vieil ermite, que Falco s'était mis à pêcher. Il restait de longues heures en silence au bord du lac et ce n'était pas pire que le silence de la cabane. Depuis des mois, il se déplaçait de silence en silence, c'était ce qu'il était venu chercher ici, rencontrer le silence, rentrer dans le silence, marcher dans le silence, faire taire toutes ces voix qui le réveillaient la nuit, qui lui disaient ce qu'il aurait dû faire pour sauver son fils. Comment aurait été la vie s'il n'y avait pas eu la mort, blanche, immense — tatouage à l'aiguille sur son dos qui lui brûlait la mœlle épinière. Il voyait encore, au milieu des arbres, les jambes, les bras, les mains, la tête de son garçon qui s'enfonçait sous la glace. Juste avant que lui, son père, ne s'enfonce pour toujours dans cette grande forêt.

Falco quittait parfois la cabane de longues heures. Il partait nager dans le lac en amont de la falaise. Il avait besoin d'ébrouer son grand corps, un peu trop lourd — faire fondre sa graisse d'ours — un ours au printemps, à la démarche pataude, qui a trop hiberné dans sa tanière durant des semaines. Il enfilait les bottes, la veste de peau, le bonnet rouge, retroussait son jean pour marcher dans la neige sale, celle de la saison brune, qui fond et se mélange à la terre.
Lorsqu'il remontait vers le lac, il emportait toujours avec lui le livre d'ornithologie qu'il avait trouvé sous des feuilles dans la cabane — la page des faucons le fascinait. Leur figure totem revenait dans ses rêves. Il imaginait des cérémonies funéraires égyptiennes auxquelles il se voyait prendre part. Au cours de ses marches vers le lac, il arrachait les pages au fur et à mesure pour alléger le poids de son sac. Sa mémoire retenait, aussitôt qu'ils les avait lus, les rituels de dressage de fauconnerie du Moyen Âge, l'anatomie des oiseaux de proie, les noms des différentes espèces. Ensuite, il nageait une bonne heure. Il retournait sur la berge. Il ne s'essuyait pas. Le soleil froid le sécherait, le temps qu'il fume ses vieux mégots — ceux que l'autre ermite lui vendait en contrebande. Il laissait sa peau brûler. Il voulait faire disparaître toutes les cellules de sa vie d'avant, celle qui précédait la forêt. Entamer la chair, n'être plus rien du père qu'il avait été, se défaire de sa peau, devenir un homme sans passé. Sans futur. N'être que cette brute épaisse du présent, ce colosse de la forêt, la nuit qui recouvre les cimes, le craquement des bois, les animaux qui hurlent à la mort, le couchant qui se noie dans le lac, n'être que ces formes, ne plus appartenir au monde des hommes. Être la mue d'un reptile qui pourrit lentement sous la chaleur, ou se ravive sous la glace. Devenir cette bête qu'il a toujours été. L'homme des ombres, la force du cosmos, tenir l'origine dans sa main, la regarder vivre sous ses yeux.

Sur le ponton, il observait l'eau se déplacer, le canoë glisser le long de la corde, le soleil se refléter sur la lame du couteau avec lequel il taillait un morceau des grands pins qui encerclaient le lac. Les souvenirs remontaient. Ils étaient une épine prisonnière sous la peau. Le dard d'un frelon. La brûlure de l'alcool des plaies qu'on désinfecte.

Les Contrebandiers, 2020
Publié dans Flux, une société en mouvement, co-édition Centre national des arts plastiques et Poursuite Éditions.
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Je suis brigand. Je passe à travers vos montagnes. Je suis contrebandier. Ma silhouette s'efface dans le vent. Je suis la nuit de vos forêts. Je suis invisible. Je laisse des traces dans l'herbe que vous ne savez pas lire. Je suis ce que vous appelez le Mal. Je suis un chardon. Je suis l'éclipse totale du soleil. Mes signes sont compris des seuls initiés de mon clan. Nos cérémonies vous effraient. Nous marchons à travers les grands sapins, le corps recouvert de feuilles, nos visages tannés par la suie des feux que nous enterrons. Je suis colporteur. Je suis voyageur sans bagage. Je renverse mon baluchon pour effacer mon sillage. Je vole dans les ombres. Je me nourris de baies, de racines, de pain et de cruches arrachées aux villageoises. Mon enfant est vêtu d'une peau d'animal, elle connaît la montagne mieux que moi-même, elle y est née. Elle n'a pas le sentiment de fuir. Elle avance tous les jours —  elle rejoint les sommets, court dans les déserts de neige, descend dans la poussière de la plaine. Nous sommes le flux de la rivière qui s'élance, s'enroule, s'arrête comme le souffle du poumon d'une bête. Notre lutte est faite de cabanes, de replis, de cachettes, de terriers dans lesquels nous dormons quelques heures, nos galeries sont habitées par les nôtres, nous savons nous reconnaître, d'un signe, d'une main levée, d'un regard. Nous sommes de la race de ceux qui savent siffler avec leurs doigts. Toi qui ne sais pas qui je suis, écoute encore les récits de mon héritage, je te le répète, je suis le contrebandier, le rôdeur, la crapule, le fuyard, le colporteur, le malandrin, le brigand, le voyageur, le passeur de ceux qui quittent les pays mauves, ceux qui se referment comme un ancien coquillage. Ne t'approche pas de moi. Je pourrais t'emmener dans ma nuit. Je connais trop la nuit. J'ai passé des nuits entières à fumer au creux de ma main, afin que personne ne voit aucune lueur dans le lointain. À guetter l'ennemi. À marcher à l'envers pour que l'on se fourvoie dans la trace de mes pas, que ceux qui me pourchassent partent dans la mauvaise direction. Du haut des pics des montagnes, je les vois s'éloigner, s'enfoncer avec leurs chiens. Je ris de leur bêtise. Ils ne me voient pas, je suis le solitaire dissimulé sous sa cape. Je m'échappe encore plus loin, les jambes griffées par les ronces, les poignets piqués par les épines, les os brûlés par le froid. Je lave mes mollets dans la rivière le jour, ou plus tard avec la neige — des petits filets se dissolvent, se rencontrent — une sorte d'avalanche rouge coule le long de mes bottes. La nuit j'imite le cri des oiseaux pour parler à quelqu'un, pour ne pas devenir fou, encerclé dans cette prison sauvage. Ils me répondent. Je suis entendu, compris dans ma course. Les oiseaux semblent me dire, avance, ne te retourne pas, ton destin est d'aller de l'avant, de passer les montagnes. Tu es de cette race qui traverse, qui fait fi des lois et des frontières, ton terrain est le monde, les codes des hommes ne te concernent pas. Ton commerce est celui de la liberté. Ton idéal est à l'image de ces montagnes, immenses, indépassables, recouvertes de glace. Que vas-tu chercher là-haut ? Que pars-tu rencontrer ? La part scélérate de ton âme ? Le gouffre de la vie ? Sais-tu seulement si tu es capable de sortir vivant, en un seul morceau, d'une telle épopée ? Que regardes-tu à l'intérieur de toi-même ? Le silence, le bruit des hommes laissés derrière toi ? La mémoire des voyages de la fuite ? Il t'arrive de rêver la carte des constellations des nuits entières et de trouver ton chemin en miroir en traçant des lignes imaginaires d'étoile en étoile, tu transposes la figure d'une constellation sur ton propre itinéraire — bien souvent lorsque tu es perdu, c'est la solution de ta bonne fortune, un passage s'ouvre, s'éclaire — la liberté, l'autre pays s'offre à toi, grandiose, sublime, tu n'en crois pas tes yeux, les éléments deviennent plus cléments, le vent plus doux, ce ne sont plus les rafales qui te sciaient le visage là-haut. Ton destin est écrit au creux de la paume de tes mains, tu n'as que deux lignes dessinées, la troisième, la ligne de chance, tu la traces à travers la montagne.

Le Soleil des loups, 2018
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Il y a des millénaires, il y avait la mer. La montagne était cachée sous l'eau. Je n'étais qu'une cellule. Un noyau qui découvrait son chemin. Un volcan a craché de la lave. Des soleils jaunes, rouges, oranges, brûlaient dans le ciel. Un volcan a dessiné le paysage. J'ai marché au-dessus des fossiles. Mes bottes ont fendu les coquillages. Mille constellations m'ont rappelé le chemin de l'homme. Je me suis souvenue de mon enfance. Les loups courraient dans mes nuits. Je marchais au-dessus d'une forêt d'épines. Mes pieds saignaient. La terre était rouge. Je griffais mes jambes aux ronces. Je cognais mes genoux aux pierres. Je laissais des morceaux d'écorces sous mes ongles. Mon visage ruisselait d'orages. Des serpents noirs se déplaçaient sur ma peau. J'avançais en direction de la rivière. Je rejoignais la mer. Le lien circulait. La forêt se refermait sur mes pas. Je ne regardais jamais en arrière. Je m'enfonçais dans la nuit. La terre s'ouvrait en deux. Le magma d'un volcan se déversait sur le flanc des grandes montagnes. Déjà la terre bougeait bien avant ma naissance.

Les deux frères vivent au-dessus du volcan. Ils descendent dans le feu. Ce sont les gardiens du sanctuaire. Ils se baignent dans les cavités. Ils brûlent leur regard aux météores. Ils escaladent le relief inversé. Ils dorment dans l'herbe des cratères. Ils s'abritent dans les grottes. La rivière est cachée sous les arbres. Le soleil fuit les espaces. Ils grandissent sur le plateau de l'éclipse. Ils pêchent. Ils chassent. Ils creusent les chemins. Ils construisent des cabanes. Ils vivent au creux des observatoires. Ils capturent les salamandres. Le territoire leur appartient. La lande est habitée par leur clan. Ils disparaissent dans les fougères, se cachent sous la lune — inventent des totems, recouvrent leur visage de suie — s'affrontent en duel. Les faux jumeaux meurent dans le soleil. Ils restent prisonniers au milieu des clairières. Ils accomplissent les rituels du cercle.

Le soleil incendiera leurs cheveux. Des atolls seront tatoués sur leurs peaux. Ils s'enfonceront dans l'eau. Ils échapperont au jour. Ils deviendront la nuit. Ils offriront leur corps aux gouffres noirs. L'ancienne vallée remontera dans leurs rêves. Les marnes brunes s'effondreront. Je verrai des formes préhistoriques sur les parois des maisons. Ce n'est pas la mort qui me fascinera — plutôt ce qui a été vivant. Les carcasses trembleront dans la lumière. L'ossature des animaux sera un masque vaudou. On mettra des crânes à l'entrée des villages pour dissuader l'étranger. On racontera beaucoup de légendes sur le plateau. Les enfants nageront sous le volcan. Le feu sera éteint. Il aura bougé les pierres. Les familles vivront dans les résidus de lave. Les carapaces se fendront près des vautours. Dans l'ombre des canyons, il y aura des climats de sables, des scarabées d'or, des sortilèges, des saisons éternelles.

Je vois les deux enfants éclore. Je connais leur royaume.

Tous n'ont pas fait les mêmes voyages, 2018
Texte publié aux éditions Stimultania, Givors, 2019
Réalisé dans le cadre d'une résidence artistique à la prison de Saint-Quentin-Fallavier, en collaboration avec le collectif La Bonne Adresse et avec le soutien de Stimultania - Pôle de photographie.
Nous traçons les déserts, les longues marches dans le sable, la chaleur étouffante, la fièvre infinie qu'on emporte avec soi, les tempêtes jaunes qui habitent le corps. Au dehors, le soleil brûle nos paupières, nos cils, nos pupilles.
 
Nous rêvons de marcher au cœur d'une forêt, sentir la mousse sous nos pieds, la pluie descendre sur nos habits. D'autres habitants sont entrés dans l'enceinte. Notre clan n'a pas de chef. Nous le sommes tour à tour. Sur nos épaules, peaux de bêtes, masques d'animaux, yeux de chouettes.
 
Nous avons exploré des points opposés du globe.
 
Aujourd'hui, nous parlons une langue secrète. C'est dans l'ombre des ombres qu'a lieu notre métamorphose. Nos carapaces se fendent. Nous devenons ni tout à fait homme, ni tout à fait arbre, ni tout à fait tigre.
 
Nous gardons de ce passé un mélange de géographie, de terres inexplorées, de franges noires, vertes, de navires qui accostent la nuit sur des terres inconnues. Dans notre quête nous voyons une lumière étrange, voilée, à l'aube d'une autre cachette.
 
Nous rêvons couchés sur d'immenses atlas. Nos mains glissent sur les aplats verts, bleus, jaunes, nous remontons les fleuves, nos doigts défrichent les jungles, le repli des cartes, ce que les habitants ont cherché dans leur fuite. Les lignes des tropiques se confondent, nous apprenons des noms de villes par cœur, nous récitons les déserts, les fleuves, les montagnes, les volcans, les grottes, les failles, les plaques tectoniques, les plantes, les climats, les végétations. Le monde s'articule dans nos têtes. Il grandit — éclate de soleils et de cendres. Nous le sentons vivre à l'intérieur de nos ventres.
 
Nous marchons sur l'écorce terrestre. Nous nous déplaçons à des milliers de kilomètres. Nous ramenons des rêves lointains, parfumés, envoûtants, faits de lianes voraces, d'animaux sacrés — nous voilà ivres de nos expéditions.
 
Nous plongeons au-dessous du magma, une lave rouge et brune se déverse, nous réapparaissons au-delà des océans, dans les failles sous-marines. Ce voyage est infini, il dure depuis des millénaires, nous connaissons la puissance de toute chose, de la plus petite à la plus gigantesque. Le monde se crée à partir de nous. Nous sommes son centre, sa périphérie. Nos visages n'ont pas de visage. Nous devenons arbres, chants de ralliement, rivières, plumes d'oiseaux, reptiles, nuages — le vent qui traverse les forêts, ce qui vit sous terre privé de lumière. Nous sommes le cosmos tout entier. Nous avons trouvé en nous une puissance de joie, de tragique, d'émerveillement. Il nous suffit de descendre pour trouver les plus belles clairières, les jungles les plus luxuriantes, la flamme la plus multicolore — densité folle de l'espèce humaine réunie en un point terrestre. La force concentrée, intacte, à l'intérieur du diamant noir. L'univers nous cueille à l'intérieur de sa main. Tout est plus vaste. Notre île est devenue le monde.

Tu es dans mon ventre, 2017
Texte écrit en relation aux images de la série Voici venu le jour de vous conter mon songe (2019) réalisée dans le cadre de la commande sur la Marquise de Sévigné, passée par Chrystèle Burgard, directrice de la Conservation du Patrimoine de la Drôme. Le texte et les images ont été montrés au Château de Grignan à l'occasion de l'exposition Sévigné, épistolière du grand siècle.
Tu es dans mon ventre. Je te sens bouger. Tu veux fuir, prendre des diligences, la nuit, défier les vents, les forêts, les orages, les tourbillons de feuilles. Il te faut recouvrir de terre, de distance, d'obscurité, cette ressemblance. Le visage de ta mère. Tu ne te reconnais pas. Tu pars. Tu rencontres ce qui te fait peur. Je te cherche dans les ciels d'orage, dans les lumières qui percent, dans l'ombre du château. Partout, je te vois, tu disparais. Ce que j'écris s'efface. Les tâches de soleil dissipent le liquide brun. Mes plumes se brisent sous la pression de mes doigts. Une force monte des souterrains. Je t'appelle. Je crie ton nom dans les pièces. Mon encre roule, informe, sur le papier, dans mes veines, au bord de mes yeux. Mon sang s'obscurcit de ne plus te voir. Bien sûr, je te veux libre, prête à prendre tous les carrosses, conquérante, affranchie du monde qui nous corsète, qui nous veut, à l'intérieur, sages, prêtes à servir. Vois-tu, lorsque tu pars, je souhaite immédiatement que tu reviennes, j'honnis la terre, la nature, les éléments qui te possèdent, savent où tu te caches, ce que tu vois, quel frisson te parcourt. J'écris pour arracher la vie. J'écris pour laisser mon âme saigner. J'écris pour supporter les sifflements du château. J'écris pour m'étourdir. J'écris pour recouvrir mon corps de l'encre, bleue, d'une rivière glacée. J'écris pour salir mes yeux. J'écris pour enfouir l'image de ton visage qui ne cesse de m'aveugler. Les jours de vent, mes lettres forment des cercles, des vagues, de la végétation qui s'enroule sur elle-même. Je guette depuis le belvédère, je me prépare à t'accueillir, à soigner nos retrouvailles. Je rêve de ce jour. Je vois tes traits, ta douceur, la forme d'un nuage. Lorsque j'embrasse la végétation — elle bouge comme la houle verte de l'océan — c'est ta chevelure que je pense tenir dans ma main, caresser ta tête d'enfant. Notre amour a pris la trace d'une fuite, d'un retour que l'on sait perdu d'avance. Tu t'es éloignée, au-delà de la nuit. Je ne pourrai plus te serrer contre ma peau. Ton parfum a disparu dans le noir. Je cherche encore, toujours, partout, cette odeur. Je cherche le parfum d'une fleur. Celui d'un pays perdu, lointain, rêvé, peut-être traversé. J'ai peur d'oublier la forme de ton visage, alors dans la chambre jaune, je le dessine sur l'entrelac du tissu, au creux des plis du soleil. Je fixe la lumière qui s'écrase sur le lit. Cette intensité me ramène vers toi, juste avant le crépuscule, lorsque nous regardions, il y a des années, finir la lumière de l'été.

L'archipel émerge au milieu du Rhône et son canal. C'est un lieu de frontière qui surnage sur l'eau. Une île au creux des terres. Juste avant de franchir le pont. Celui qui relie la Drôme à l'Ardèche. Du bord de la route, on aperçoit la jardinerie. Les pépinières se trouvent dans l'exact prolongement. On y accède par un autre chemin. Seuls les ouvriers ont le droit d'emprunter le raccourci. Pour s'y rendre, on effectue un détour en prenant la direction de la base nautique.
Mon père travaille dans les serres. Il revient avec sa veste chargée de cette odeur. Une résine verte. L'odeur du cyprès. La veste se déchire aux aisselles, l'usure des végétaux a ciselé la couture. Une mousse blanche sort du tissu marron. Ses doigts sentent la terre. Il charrie des plantes. La terre reste sous ses ongles même après qu'il se soit lavé. Les mains s'épaississent, elles se creusent de ridules puis de gros sillons. Les crevasses remplacent la peau molle. Le visage est brûlé par le soleil. Le haut du crâne devient noir. Ses bottes sont jetées dans le garage. C'est un mélange de plastique, de moiteur, de nuit, d'exhalaisons acides. Comme au plus profond de sa veste de pluie. Ce sont des effluves de sueur, de terre mélangée et d'orages violents qui envahissent les pièces. Les vêtements de travail - il les laisse traîner sur le dos des fauteuils, sous la terrasse, dans le couloir près de ma chambre. Ils sont chargés de cette présence du dehors. Un remugle de feu, de racines mauves, d'heures égrenées à bouturer des pots par centaine. Ses mains pleines de terreau humide, il les essuie sur ses manches. Les jeans usés ont les mêmes traces le long des cuisses. Il porte ce froid et l'élan du mistral. Le vent qui le fait souffrir d'engelures. Celui des plaines de l'île. Rien ne perturbe cet ordre. Ce sont de longs hivers, des printemps qui ne viennent pas, des étés où la chaleur s'engouffre.
Ma mère nous emmène souvent pique-niquer à la base nautique. Nous attendons mon père. Nous fixons l'eau du lac. Quelques années plus tard, je marche là-bas. Je circule près de l'île, je fais le tour du lac. Je sillonne l'étendue. Je continue de regarder l'île depuis la berge. Depuis les gros rochers couleur sable. Je ne sais toujours pas rejoindre l'île. J'ai peur de manquer de souffle à la nage. Je passe à côté de la pépinière. Je n'ose y pénétrer. Le lieu m'est devenu interdit. L'intérieur du site contient un piège qui pourrait se refermer sur moi.
Je viens d'une famille de jardiniers, paysagistes, pépiniéristes, horticulteurs, fleuristes. Depuis cinq générations, les hommes de ce clan organisent l'espace, cherchent à le maintenir, à le discipliner. Ils taillent les arbres, charrient les déchets, les brûlent, surveillent les feux, transportent les racines à l'arrière des remorques, ratissent les feuilles de cours pleines de graviers, plantent des haies, livrent des fleurs, habillent les enterrements, les baptêmes, les anniversaires, les mariages, participent à tous les rituels qui donnent forme à une vie. L'odeur de l'eau des fleurs est une chose qui saisit la famille. Un parfum qui sidère. C'est un écho de fleurs fanées, de mousses vertes, de tiges coupées au sécateur, de sève entière qui se répand. [...]

Construire un feu, 2010
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Au matin, mon père empoigne les journaux, le petit bois, les morceaux de cagettes. Les allumettes. Il les jette au sol, derrière lui, sur la dalle froide. Il trie grossièrement. Tout ce qui s'accumule, ce qui traîne depuis des mois, dans le fond du garage, au-dessus des bâches. Il éclaire plusieurs brasiers pour faire partir le tas. Il tourne autour avec du journal allumé, comme on dirige son regard avec une torche, dans l'intérieur d'une grotte. Du journal qu'il froisse, glisse en travers des branches, vers ce qui est sec, les cagettes, les brindilles, les épines, plus loin, vers la terre, les racines, les feuilles encore vertes — elles brûlent en dernier — ce sont elles qui mettent le plus de temps à se consumer, leur jeunesse résiste encore aux flammes. Elles défient l'incandescence, se refusent à noircir sans laisser leur sève lutter. Le carton se gonfle de cloques brunes, dorées, blanches de lait. Le feu brille de façon irrégulière, plus ou moins fortement par endroits. Sans que nous puissions prévoir cet instant, une immense flamme s'empare du gros bois. Il faut se reculer. Très vite. Quelque chose nous happe — une fulgurance jaillit sur nos visages, une ombre recouvre nos peaux. La chaleur nous retient au bord du cercle. Le feu nous enveloppe de son odeur âcre, forte, charnelle, définitive. Le brasier est un aimant, lumineux, brillant, aux facettes qui se tordent dans le brouillard autour. On se tient en silence, hypnotisés par la hauteur des flammes. Au-delà des joies, des drames, du temps qui passe, des récits antiques, des mots qui s'arrachent eux-mêmes à la vie. Tout se déroule dans l'immédiateté de l'élément. Le mutisme est chargé des mots que nous n'échangeons pas. Nous savons qu'il n'est plus nécessaire d'appeler, de vouloir habiter l'absence de paroles, de crier dans l'obscurité. Nous imaginons la beauté de ce qui est indicible, l'étrangeté de l'innommable, les espaces ouverts de ce qui est impensable, les lointains tragiques de ce qui échappe, fuit, circule à travers nous. Nous connaissons le goût de la chair qui entoure le noyau de fruit mûr — il s'écrase sur le sol du verger des mirabelles, et sur le sol de tous les autres vergers. Il nous unit tous les quatre, les vivants. Et puis, la gangue, elle nous a longtemps retenus à l'intérieur, nous parvenons peu à peu à la déchirer avec les années, c'est une membrane que nous écartons de nos doigts — de nos mains d'où partent des racines secrètes qui s'enfoncent dans l'humus. Mon père vient de bêcher le sol avec le talon des bottes en caoutchouc. Tout cela nous invite à vieillir, à célébrer notre existence comme une force, une puissance, à faire de notre vie des champs de pierres à retourner sous la lune. Le papier se tord. Des fleurs noires éclosent sous nos yeux. Des boursouflures bistres, rousses, jaunes, éclatent dans l'air. Le feu dessine d'autres visages. Des formes dans les formes. Des paysages mouvants. Des montagnes s'affaissent doucement dans l'érosion liquide. Des déserts. Des lacs calcinés. Des roses des sables brunes. Des plantes carnivores rongées par leurs sucs. Des flammes bouton d'or éclatent comme mille soleils dans les branches qui s'éloignent. [...]